Recherchez sur ce site

Sommaire (edit)

Le cinéma

Liens

Développé grâce à: pmwiki.org

Changements Récents Version imprimable Edition

Le Chagrin et la Pitié est un documentaire français de Marcel Ophüls, sorti en 1969.

Analyse

En partant de l'étude du cas de Clermont-Ferrand, le film dresse la chronique de la vie d'une ville de province entre 1940 et 1944.

D'une durée de plus de 4 heures, ce film, constitué essentiellement d'entrevues, est la première plongée effectuée dans la mémoire collective française sur la période de l'occupation allemande au cours de la Seconde Guerre mondiale. À une idéologie qui ne faisait pratiquement état jusque là que des faits de résistance, Ophüls permit de mettre l'accent sur des comportements quotidiens beaucoup plus ambigus à l'égard de l'occupant, voire de franche collaboration.

En France, ce film a été censuré pendant plus de 10 ans à la télévision. En effet, il donne une vision très négative de la France, plus tournée vers Pétain que vers De Gaulle. La droite française, soucieuse de mettre l'accent sur une France résistante incarnée par le général de Gaulle a souvent tenté de minimiser la collaboration pour préserver la cohésion nationale et aussi pour légitimer le mythe du général. C'est pourquoi le film sera banni du petit écran jusqu'à l'arrivée de la gauche en 1981.

Démystification du paternalisme et du chauvinisme « franchouillard», ce monument du cinéma de montage est aussi un grand film proustien, une résurrection du « temps perdu ».

Ce film d'Ophuls révèle non seulement la répression politique et l'antisémitisme de la France de Vichy et l'opposition croissante contre ce régime, mais il remet aussi en cause la mythologie d'après-guerre, créée autour du mouvement gaulliste de la France Libre. Ce n'est pas un compte-rendu complet de la période, il y a des omissions importantes, mais néanmoins le film représente une introduction remarquable à cette période.

Marcel Ophüls, fils unique du cinéaste et metteur en scène Max Ophüls et de l'actrice Hilde Wall, naquit en Allemagne en 1927 et vécut une partie de la période traitée par le documentaire. Sa famille déménagea pour aller vivre en France en 1933, où son père continua à réaliser des films, servit dans l'armée française en tant que simple soldat de 1939 à 1940 et participa aussi à la production d'émissions de radio antinazies. La famille s'enfuit de Paris en 1940, peu de jours avant que l'armée allemande ne prenne la ville, pour l'Espagne et puis les Etats Unis en 1941.

Le Chagrin et la Pitié est divisé en deux parties et se concentre sur la vie à Clermont-Ferrand, une ville de 150 000 habitants en Auvergne, près de Vichy. La première partie, l'Effondrement, ébauche la crise politique de la bourgeoisie française, sa désagrégation face à l'armée allemande et la division de la France en deux, la zone occupée et la zone non occupée. Le Choix, la deuxième partie, traite de l'opposition au régime, de la désagrégation de ce régime et de sa défaite.

Combinant des entretiens approfondis avec des participants de l'époque, 36 au total, et des extraits de films d'actualités et d'archives, pour confirmer ou pour infirmer leurs témoignages, le Chagrin et la Pitié construit un portrait en mosaïque de la période. Les gens interviewés, dont bon nombre le sont par Ophuls lui-même, comprennent des militaires allemands, des collaborateurs et des aristocrates français de tendance fasciste, des démocrates libéraux, des diplomates et des espions britanniques, des patrons d'usine, des indécis de la classe moyenne, des enseignants et des marchands ainsi que des paysans résistants.

Ophuls utilise des extraits de films d'archives, dont des discours de Pétain et de Laval, et des commentaires de collaborateurs qui en toute franchise lui disent qu'ils avaient soutenu Pétain croyant que celui-ci écraserait les militants communistes, mettrait un coup d'arrêt à l'agitation ouvrière et assurerait une position forte pour la France dans une Europe nouvelle dominée par les Allemands. Par contre, un gradé allemand raconte à Ophuls plus tard dans le film qu'il fut soulagé quand les nazis furent vaincus. « Si Hitler avait gagné », dit-il, « je serais probablement toujours soldat aujourd'hui, en train d'occuper l'Afrique, l'Amérique ou ailleurs ».

Sur cette toile de fond, Ophuls représente la vague de répression menée par le gouvernement nazi et le régime de Vichy contre la grande masse du peuple. Les partis politiques furent interdits, les grèves rendues illégales, des milliers de travailleurs aux idées socialistes, de juifs, de gitans et de réfugiés de l'Espagne fasciste furent persécutés, emprisonnés et puis transportés dans les camps de concentration allemands. Il y eut un grand battage dans tout le pays pour promouvoir des théories pseudo-scientifiques raciales et la propagande antisémite, y compris le film français Le Péril Juif, qui représentait les juifs comme des sous-hommes.

Bon nombre des gens interviewés, cependant, feignent l'ignorance ou la perte de mémoire quand Ophuls les interroge sur ces événements. Le gendre du premier ministre Laval maintient que son beau père était contre le racisme et deux professeurs qui avaient vécu ces événements prétendent n'avoir aucun souvenir de lois interdisant aux juifs d'exercer dans les établissements scolaires en France. Ophuls interroge Marius Klein, marchand français qui, craignant boycotts, attaques à l'incendie ou déportation, maintint, tout au long de l'Occupation, une annonce dans le journal local déclarant qu'il n'était pas juif.

Le documentaire d'Ophuls montre aussi de brefs extraits de Jacques Doriot, ancien dirigeant du Parti communiste français (PCF) élu à la Chambre des députés mais qui rompit avec le parti en 1934 et qui par la suite forma en 1936 le Parti populaire français d'extrême droite. Doriot soutenait les nazis et collaborait directement avec l'armée d'occupation allemande.

Vers la fin du Chagrin et la Pitié, Andrew Harris, un des réalisateurs du film, conduit un entretien, à faire frémir, avec l'aristocrate français et brute fasciste Christian de la Mazière. De la Mazière avait été l'un des 7 000 français qui s'étaient inscrits à la division Charlemagne, unité spéciale de SS assignée au front de l'est. De la Mazière explique que, quoique fasciné par les éléments mystiques et religieux du fascisme, son attrait principal résidait pour lui dans sa détermination à étouffer toutes les idées et toutes les organisations socialistes.

Le Chagrin et la Pitié prête très peu attention au mouvement de La France Libre de de Gaulle, la force créée par un petit groupe d'éléments de la classe dominante opposés aux nazis. Dans la France de l'après-guerre, de Gaulle et le mouvement de la France Libre furent promus comme figures de proue de la Résistance antinazie, mais contrairement à la version officielle, de Gaulle, qui avait fui en Angleterre en juin 1940, avait très peu de soutien populaire à l'intérieur de la France. Mis à part un soutien limité de la part de gouverneurs coloniaux en Syrie, à Madagascar et en Algérie, ce chef auto-proclamé dépendait quasi totalement des armées britannique et américaine.

Plutôt que de détruire directement la mythologie de de Gaulle, Ophuls insiste sur le sacrifice et l'héroïsme de simples travailleurs et paysans qui se battirent contre l'armée allemande et le régime de Vichy pendant de longues années sans aide de l'extérieur. De Gaulle n'apparaît que brièvement dans des extraits de films d'actualités et aucun des résistants interviewés n'a de lien avec lui ni avec la France Libre. Le film contient aussi des commentaires cinglants de résistants contre des membres de la bourgeoisie qui prétendirent après-coup avoir combattu les fascistes.

Le Chagrin et la Pitié souleva une grande polémique en France. Il avait été prévu de le diffuser en deuxième volet d'un documentaire en trois parties sur l'histoire contemporaine française, cependant l'ORTF, l'organisation de radio-télévision française contrôlée par l'état, refusa de le programmer quand il fut achevé en 1969. Le film ne sortit qu'en avril 1971, presque deux ans plus tard, dans un petit cinéma du quartier latin de Paris.

Les politiciens gaullistes et des sections de l'intelligentsia française furent outrés par le film et l'accusèrent d'être « antipatriotique ». Le patron de l'ORTF, Jean-Jacques Bresson, ancien résistant, affirma à un comité du gouvernement que le film « détruit des mythes dont les Français ont encore besoin ».

Chronique impressionniste, Le chagrin et la pitié constitue une salubre entreprise de débourrage de crâne, qui contraste avec les fictions héroïques de rigueur dans le cinéma français quand il s'agit d'évoquer les « années noires ». Ce film réveilla, inévitablement, de vieilles rancoeurs.

Fiche technique

  • Réalisation : Marcel Ophüls
  • Scénario : André Harris et Marcel Ophüls
  • Production : André Harris, Alain de Sedouy, Wolfgang Theile
  • Image : André Gazut, Jürgen Thieme
  • Montage : Claude Vajda
  • Format: Noir et blanc, mono
  • Durée : 4h 11 minutes (251 minutes) coupée en deux parties
  • Date de sortie: 18 septembre 1969 (RFA) , 5 avril 1971 (France)
Reproduction possible des textes sans altération, ni usage commercial avec mention de l'origine. .88x31.png Credit auteur : Ann.Ledoux