L'Apollonide (Souvenirs de la maison close)

De Cinéann.

(Redirigé depuis L'Apollonide)

L'Apollonide (Souvenirs de la maison close) film réalisé par Bertrand Bonello. Il est sélectionné en compétition officielle lors du Festival de Cannes 2011.

Analyse critique

L'Apollonide est un bordel parisien, le film se situe au tournant du siècle, 1899-1901. Un couloir où se croisent deux filles languides et légèrement vêtues. « Je voudrais dormir mille ans », soupire Clotilde. « Ça ira mieux ce soir », répond Samira. Le raffinement des filles, du décor, du mobilier, n'a d'équivalent que celui des fantasmes des clients : faire l'amour dans une baignoire pleine de champagne, écouter une jeune femme à la peau laiteuse vous parler de sexe en japonais, distiller un parfum de danger en lâchant une panthère entre les paravents, un monde à beauté vénéneuse tout droit sorti de ses rêveries. Bonello met en scène une fable terrible en deux volets, l'histoire de Madeleine, "la Juive", fille douce à la beauté bouleversante, secrètement habitée par l'espoir que son client favori lui demandera de l'épouser. Elle en a conçu un rêve étrange, dans lequel on la voit porter un masque blanc. Dès les premières minutes, elle en fait le récit à celui qui l'a inspiré. En retour, l'homme lui inflige un châtiment effroyable, deux coups de couteau qui transforment son sourire en une béance tragique. Elle en devient "La Femme qui rit", exilé aux tâches ménagères ou demandée pour des séances perverses.

La première partie du film est la chronique d'un « commerce ». Des combles sombres et vétustes où elles dorment dans de simples chemises de nuit blanches, les filles descendent dans le grand salon, habillées, coiffées, parfumées, comme si elles montaient sur scène. Prêtes à jouer la comédie pour les clients. Parmi les réguliers, il y a ce peintre obsédé par l'intérieur de leur sexe, le secret qu'il renferme. (Gustave Courbet devant l'origine du monde ?) Dans une lettre adressée à sa protégée, un autre habitué écrit : « Les hommes ont des secrets, mais pas de mystère. » C'est ce mystère féminin que Bertrand Bonello capte.

L'Apollonide est aussi un voyage dans l'imaginaire des artistes du XIXe siècle, Courbet, Manet, Ingres, Renoir, mais organisé par le regard de ce cinéaste esthète qui a placé le sexe et la question du genre au coeur de son cinéma. Il ne donne pas pour autant l'impression de la reconstitution, car mis en scène avec un point de vue rétrospectif, conscient des tempêtes du siècle qui s'annonçait. Autour de la profanation du visage de la Juive, et du destin à peine moins sombre que partagent avec elles ses camarades, L'Apollonide raconte la désagrégation d'un monde. Le film n'est pas empreint de la moindre nostalgie. Pas plus qu'il ne porte de jugement moral. Comme le cinéma porno dans Le Pornographe, la prostitution est ici un théâtre, un miroir tendu au monde pour mieux en révéler la splendeur en même temps que l'horreur. Au rythme des visites des grands bourgeois et des aristocrates qui fréquentent la maison, les rêves des filles révèlent leurs versants cauchemardesques. La déchéance à venir produit ses effets d'annonces au creux de leurs premières rides, la syphilis accomplit son œuvre hideuse. Les pulsations mortifères du XXe siècle s'insinuent depuis l'extérieur, par l'intermédiaire des clients. On les perçoit dans des bribes de conversation sur l'affaire Dreyfus, dans ce traité d'études anthropométriques où est écrit que les prostituées ont de tout petits cerveaux, annonçant le racisme et la Solution finale.

En conclusion du film, une image pourrait faire ricaner  : Madeleine, la Juive, la Femme qui rit, pleurant des larmes de sperme, alors qu'une panthère noire s'occupe, enfin, de la venger dans la chambre voisine. Mais, elle devient ainsi le point d'orgue d'une ode violente à la condition féminine.

Déclarations de Bertrand Bonello

J’ai eu très envie de faire un film avec un groupe de filles, sur le collectif. C’est ma compagne et chef opératrice (Josée Deshaies) qui m’a suggéré de reprendre l’idée des maisons closes, mais traitée de manière historique. L’univers clos m’intéresse. Dès qu’il y a monde clos, ça peut devenir un monde de fiction, c’est un monde pour le cinéma. À moi de travailler entre le document et la fiction, entre la chronique et le romanesque.

L’image de la prostituée nous vient toujours du regard des hommes : ce sont les peintres ou les écrivains qui allaient au bordel, qui rentraient et faisaient un tableau ou un livre. Le point de vue de la prostituée elle-même, c’est extrêmement difficile à trouver. Il y a quelque chose de profondément mystérieux dans le personnage de la prostituée et c’est pour ça que c’est un personnage de fiction récurrent de l’histoire de l’art. Le premier film qui met en scène une prostituée comme personnage date de 1900 ; à peine le cinéma inventé, la prostituée en devient un personnage.

Je disais aux comédiennes : « Vous êtes des actrices qui allez sur une scène de théâtre ». J’ai essayé de séparer le lieu en trois parties : les salons, les chambres et ce que j’appelle la cuisine. Je voulais garder cet équilibre et ne pas avoir de priorités. On a réussi à tourner dans un décor unique. Dans un même plan on passe des combles où elles dorment à un couloir de chambre beaucoup plus luxueux où elles travaillent. Je voulais montrer que ça cohabitait, qu’à une porte près, elles revêtent une simple chemise de nuit ou alors des costumes splendides avec des bijoux de pacotille qui font rêver. C’est un film de contraste.

On peut dire que le personnage incarné par Noémie Lvovsky, c’est moi, metteur en scène de cette maison, elle fabrique son décor, elle demande de l’aide au préfet comme moi je demande de l’argent au CNC… Le client, c’est peut-être le spectateur…

La dureté vient de la maison elle-même, de la prison et des conditions de vie. On a choisi avec ma chef opératrice de ne filmer que les filles. Parfois les hommes sont de dos ou alors la tête est coupée. Il y a donc très peu de champ/contre-champ, on reste sur la fille, et si on se retourne, la fille est aussi dans le cadre. Il fallait d’abord trouver des filles qui avaient une forme de modernité pour ne pas accentuer le côté reconstitution, tout en pouvant voyager dans le temps, en 1900. Je tenais à un mélange, d’actrices et de non actrices, et également, un mélange de formations. Et en même temps, ce mélange et cette diversité devaient aboutir à une cohérence de groupe. Il fallait que les filles fonctionnent ensemble, en synergie. J’étais beaucoup plus obsédé par l’idée de former un groupe que par avoir un premier rôle. Mais avant tout, je crois que le choix a été guidé par le fait que chacune de ces actrices en tant que personne m’intéresse. C’était très important pour moi que ce ne soit pas un film choral, avec des personnages et des figurants. Je voulais traiter de la même manière les six rôles principaux et les autres. J’ai mis autant de soin à les choisir, et à les diriger.

Je me suis beaucoup posé la question : que montrer dans les séquences de chambre ? Je voulais éviter les scènes classiques de sexe. Et puis encore une fois, être dans leur point de vue. Je suis allé vers des séquences de chambre théâtrales et fétichistes. Presque du côté de Buñuel. Il y a très peu de nudité parce que c’est assez véridique, elles avaient des culottes extrêmement fendues. Les hommes non plus ne se déshabillaient pas, c’était trop long, les gens faisaient l’amour habillés. Donc on voit plus les fantasmes que les hommes essayent d’incarner : « je veux une geisha…, je veux une poupée… ». Ces fantasmes parlent autant du sexe que de les voir s’agiter en acte simulé devant la caméra. Ça passe parfois par un regard pervers mais il y a aussi le jeu, la baignoire de champagne par exemple.

Dans la construction narrative, la première partie et la troisième partie agissent un peu en miroir. Au contraire, la partie centrale est quasiment une chronique. D’autre part, il n’y a pas d’espace pour les filles, puisqu’on ne peut pas sortir, créons aussi de l’espace dans le temps. Jouons avec le temps, avec la simultanéité, les retours en arrière, les miroirs sans tain, les splitscreens. Le film avance un peu comme une ronde, c’est un film de raccord, d’enchaînement, une idée qui arrive à la fin d’une scène et fait démarrer la suivante. Les filles se passent des relais d’histoires, et c’est comme ça qu’on tourne. Et puis, parfois, on revient un peu en arrière pour enrichir et donner un autre point de vue.

Les seuls hommes qui avaient le droit de rentrer à l’intérieur des bordels, en dehors des clients, étaient les médecins. Il y a une séquence dans le film où les filles sont obligées d’ouvrir leurs cuisses, non pas pour être payées mais pour être inspectées par le médecin. Dans cette séquence, on voit bien que c’est de la chair fraîche pour le trafic de la bourgeoisie et que cette chair fraîche doit être saine et propre. Je trouve cette séquence très cruelle. L’homme qui joue le médecin est un vrai gynécologue, quand il a commencé à dire son texte de manière médicale, ça m’a glacé. Et puis les filles attendent, elles ont peur : être enceinte ou pas, être malade ou pas. J’avais envie d’en faire une séquence de terreur. On voit peu le médecin, on voit surtout les visages des filles qui attendent leur tour pour le verdict. Si le film a quelque chose de politique, j’espère que c’est au travers de séquences comme celle-ci.

Distribution

  • Hafsia Herzi : Samira
  • Céline Sallette : Clotilde
  • Jasmine Trinca : Julie
  • Adèle Haenel : Léa
  • Alice Barnole : Madeleine
  • Iliana Zabeth : Pauline
  • Noémie Lvovsky : Marie-France
  • Judith Lou Levy
  • Anaïs Thomas
  • Pauline Jacquard
  • Maïa Sandoz
  • Joanna Grudzinska
  • Esther Garrel
  • Xavier Beauvois
  • Louis-Do de Lencquesaing
  • Jacques Nolot
  • Laurent Lacotte

Liste technique

  • Scénario et réalisation : Bertrand Bonello
  • Assistante mise en scène : Elsa Amiel
  • Image : Josée Deshaies
  • Montage : Fabrice Rouaud
  • Son : Jean-Pierre Duret, Nicolas Moreau, Jean-Pierre Laforce
  • Décors : Alain Guffroy
  • Costumes : Anaïs Romand
  • Musique : Bertrand Bonello
  • Direction de production Aude Cathelin
  • Production Kristina Larsen (Les Films du Lendemain); et Bertrand Bonello (My New Picture)
  • Durée : 122mn
  • Date de sortie : 21 septembre 2011 (+ Sélection officielle Cannes le 16 mai 2011)


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