L'Argent de poche

De Cinéann.

L'Argent de poche film français réalisé par François Truffaut, sorti en 1976.

Analyse critique

Le film a été tourné à Thiers dans le Puy-de-Dôme à l'été 1975. Il réunit acteurs professionnels et comédiens amateurs, en particuliers les enfants.
À travers une série de scènes les petits et les grands problèmes des jeunes adolescents sont évoqués.
Mademoiselle Petit, l’institutrice, ne parvient pas à faire réciter Bruno correctement, mais dès qu’elle sort de la classe, celui-ci se découvre des talents de tragédien.
Martine écrit une carte postale à son cousin Raoul. Plus tard, l’instituteur, monsieur Richet, demande à Raoul de venir au tableau lire la carte qu’il a apporté en classe. Mais loin d'humilier le garçon, il en profite pour faire une leçon de géographie.
En une série d’épisodes dont chacun est à lui seul un petit scénario, François Truffaut dresse un portrait kaléidoscopique de l’enfance, qui joue sur l’improvisation et l’anecdote plutôt que sur une stricte scénarisation, en nous montrant simplement la vie quotidienne d’une douzaine d’enfants de la première tétée au premier baiser de l’adolescence. D'après les témoignages des enfants acteurs, en particulier celui de Philippe Goldmann, qui a tenu le rôle important de Julien Leclou, Truffaut donnait de simples indications de jeu, laissant une certaine liberté, en imposant seulement la présence de certains mots-clés dans les dialogues.

Truffaut a voulu mettre, dans ce qui sera son dernier film sur l'enfance, tout ce qu'il avait voulu dire sur le sujet, et qu'il n'avait pas pu placer dans ses précédents films (Les Quatre Cents Coups, la saga Antoine Doinel, L'Enfant sauvage). L'Argent de poche est en conséquence un film généreux, mais un peu mal fichu, presque un film de débutant, alors qu'il se situe au milieu de la carrière du cinéaste. Un scénario fourre-tout qui empile les micros histoires, des acteurs amateurs souvent en roue libre, une mise en scène minimaliste et une image peu soignée. Et pourtant, le film fonctionne au delà de toute attente, fait rire et touche tour à tour, sans jamais jouer sur aucun des ressorts classiques du "film d'enfance" : c'est sans doute ce mélange rare entre la crédibilité totale des situations, qui respirent le vécu car Truffaut a scrupuleusement compilé des anecdotes vraies, et le respect absolu des personnages, l'une des grandes forces de la Nouvelle Vague. L'amour profond de Truffaut pour l'enfance, qu'elle soit joyeuse ou opprimée, transcende chaque plan, quelque soit la "maladresse technique" apparente du film.

Deux personnages d'enfants ont droit à un traitement particulier. Patrick, enfant sage et comblé, mais tenaillé par son amour sans espoir pour la belle coiffeuse, la mère de son ami Laurent. Lorsqu'il parvient enfin à lui offrir un bouquet de roses rouges (amour ardent...), elle lui dit: tu remercieras bien ton père. Patrick se consolera en colonie de vacances, avec Martine, la cousine de Raoul.
Julien arrive mystérieusement en cours d'année, sale, avec des affaires usées. Il n'a pas d'argent de poche et chaparde pour s'acheter le nécessaire. Comme Truffaut dans sa jeunesse, il resquille pour pouvoir aller voir des films dans le cinéma de la ville.

À la suite de la visite médicale, et alors qu'il ne s'en plaignait pas, Julien se révèle être un enfant gravement battu. La mère et la grand-mère sont arrêtée par la police. François Truffaut place dans la bouche de l'instituteur un discours qui résume sa conception de l'enfance.
Discours final de l'instituteur (Jean-François Stevenin):

Julien sera pris en charge par l'assistance publique et va être placé dans une famille. Quelque soit l’endroit où il sera, il sera évidemment mieux qu’avec sa mère ou sa grand-mère où il était maltraité, pour dire les choses exactement où il était battu. Sa mère sera déchu de ses droits maternels, elle n’aura plus le droit de s’occuper de lui. Pour Julien, la vraie liberté commencera vers 15 ou 16 ans lorsqu’il se sentira libre d’aller et venir.
Devant une histoire aussi terrible que celle de Julien, la première réaction de chacun de nous est de se comparer à lui. J’ai eu une enfance pénible mais moins tragique que celle de Julien mais pénible et je me souviens que j’étais très impatient de devenir adulte parce que je sentais que les adultes ont tous les droits. Ils peuvent diriger leur vie comme ils l’entendent, un adulte malheureux peut recommencer sa vie ailleurs, repartir à zéro. Un enfant malheureux ne pas avoir cette pensée, il sent qu’il est malheureux mais il ne peut pas mettre un nom sur son malheur. Et surtout nous savons qu’à l’intérieur de lui-même, il ne peut pas remettre en question les parents ou les adultes qui le font souffrir. Un enfant malheureux , un enfant martyr se sent toujours coupable. Et c’est cela qui est abominable. Parmi toutes les injustices qui existent dans le monde, celles qui frappent les enfants sont les plus injustes, les plus ignobles, les plus odieuses. Le monde n’est pas juste et ne le sera jamais mais il faut lutter pour qu’il y est davantage de justice, il le faut, on doit le faire.
Les choses bougent mais pas assez vite. Elles s’améliorent mais pas assez vite. Les politiciens, les gens qui gouvernent commencent toujours leurs discours en disant « Le gouvernement ne cédera pas à la menace » mais en réalité c’est le contraire ils cèdent toujours à la menace. Et les améliorations ne sont obtenues que parce qu’on les réclame fortement. Depuis quelques années, les adultes ont compris et ils obtiennent dans la rue ce qu’on leur refuse dans les bureaux. Si je vous raconte tout ça c’est pour vous montrer que les adultes lorsqu’ils le veulent vraiment peuvent améliorer leur vie, peuvent améliorer leur sort, mais dans toutes ces luttes, les enfants sont oubliés.
Il n’existe aucun parti politique qui s’occupe réellement des enfants, des enfants comme Julien, des enfants comme vous. Et il y a une raison à cela : c’est que les enfants ne sont pas électeurs. Si on donnait le droit de vote aux enfants, vous pourriez réclamer davantage de creches, davantage d’assistantes sociales, davantage de n’importe quoi et vous l’obtiendriez car les députés voudraient avoir vos voix !
Je voulais vous dire aussi, c’est parce que je garde un mauvais souvenir de ma jeunesse et que je n’aime pas la façon dont on s’occupe des enfants que j’ai choisi, moi, de faire le métier que je fais, être instituteur. La vie n’est pas facile elle est dure et il est important que vous appreniez à vous endurcir pour pouvoir l’affronter. Attention je ne dis pas à vous durcir mais à vous endurcir. Par une sorte de balance bizarre, ceux qui ont eu une enfance difficile sont souvent mieux armés pour affronter la vie adulte que ceux qui ont été protégé ou très aimé, c’est une sorte de loi de compensation.[…]
Le temps passe très vite et un jour vous aussi vous aurez des enfants. Alors j’espère que vous les aimerez et qu’ils vous aimeront. A vrai dire ils vous aimeront si vous les aimez et si vous ne les aimez pas ils reporteront leur amour ou leur affection, leur tendresse sur d’autres gens ou sur quelque chose d’autre.
Parce que la vie est ainsi faite : qu’on ne peut se passer d’aimer et d’être aimés.

Déclarations de François Truffaut à propos du film

Tourner avec les enfants, c’est très spécial. De temps en temps, ils refusent de tourner. Il faut leur laisser le temps de jouer au ballon. Et, tout à coup, ils vous donnent dix fois plus que ce que vous attendiez.
Au départ, je croyais que L’Argent de poche serait un film de repos, afin de contraster avec le côté oppressant du tournage de L'Histoire d'Adèle H.. Après une histoire d’amour avec un seul personnage, j’ai au contraire un film unanimiste, beaucoup de personnages, une succession de scènes imprévisibles. Je saute constamment d’un événement à un autre. C’était, je crois, un très vieux projet.
C’était cela , L’argent de poche : m’installer avec l’équipe, dans une ville de province, pendant deux mois pleins, jouer sur l’unité de lieu et de temps, avec une école entière à ma disposition et toute la ville en arrière - plan. Je n’aurais sûrement pas pu faire L’argent de poche s’il n’y avait eu auparavant La nuit américaine, dans la mesure où ce film m’a appris à entremêler une douzaine de personnages, les entrecroiser, faire en sorte qu’on s’intéresse à chacun d’eux . Il me semble que L’argent de poche est une sorte de combinaison de La nuit américaine et de Baisers volés.
Le montage est important parce qu' on change quelquefois l’ordre des scènes. C’est très agréable de changer l’ordre des scènes. Ainsi, j’avais cette très grave scène qui pouvait aller presque n’importe où, qui est un peu cruelle, où Julien, parce qu’il ne connaît pas sa leçon, est envoyé dans le couloir, et on voit qu’il fouille dans les poches de ses copains, il vole. Or cette scène pouvait aller n’importe où, mais ce qui est grave, c’est qu’elle pouvait changer de sens suivant l’endroit où on la mettait. Finalement, je l’ai mise à un endroit que j’ai cru anodin, pour m’apercevoir ensuite que ce n’était pas anodin; c’est que, dans la scène qui vient tout de suite après, on le voit sortir d’un bistrot avec des bouteilles, il croise Patrick, il l’envoie promener, lui dit : « Fous-moi la paix. » On se dit « Il a volé de l’argent aux copains pour acheter des bouteilles pour sa mère » ; et ça, ce n’était pas mon intention. C’est très difficile de contrôler les sens au cinéma ; on se donne beaucoup de mal, et malgré ça, il y a toujours des interprétations qu’on n’attendait pas.
Le film n’est pas autobiographique, parce que je ne suis pas précisément un des personnages : c’est tantôt Patrick, tantôt Julien, éventuellement l’instituteur, mais pas un personnage précis. Je n’ai pas maîtrisé complètement mais je me suis intéressé de plus en plus au cours du film à Julien, à la fois probablement au garçon qui jouait et puis au personnage ; et évidemment , il y a des choses qui n’étaient pas prévues au scénario et qui sont venues : j’ai eu envie tout d’un coup de faire cette histoire de fête foraine à l’aube quand il ramène des objets que les fêtards ont fait tomber, à partir des attractions qui les emmènent en l’air, donc ça s’est ajouté.
J’avais été très frappé, au moment des 400 coups , en filmant en cachette, au téléobjectif, les gosses assis à Guignol, par le fait qu’une masse de visages d’enfants devient lisse, sans âge, et évoque à s’y méprendre une foule chinoise. Il me fallait montrer cela, et j’ai tourné le plan final pour obtenir un effet de ce genre. Le point commun entre tous les enfants montrés dans le film, c’est le désir d’autonomie, avec, en filigrane, le besoin de tendresse dont ils ne sont pas conscients. Julien, par exemple, chez lui c’est l’enfer, sa vie est dehors, il doit se débrouiller et ce qu’on ne lui donne pas il le prend. Patrick, qui vit seul avec son père infirme, se trouve dans une situation où il doit assumer des responsabilités au dessus de son âge. Pas de mère, un père immobilisé dans une chaise roulante, tout cela le mûrit précocement et en même temps, sur le plan des sentiments, il est dans une confusion totale. Une femme pour lui, il ne sait pas si c’est la mère, la fiancée, la maîtresse ; un peu tout cela à la fois, sans doute. Tous les enfants doivent s’adapter.
La chute du petit garçon Gregory par la fenêtre, sans qu’il se fasse le moindre mal, est assez incroyable. Cela arrive quatre à cinq fois par an, je découpe les articles de journaux qui relatent ce genre de choses. La femme de l’instituteur conclut : « Les enfants se cognent contre tout, ils se cognent contre la vie mais ils ont la grâce et ils ont aussi la peau dure. »
Lorsqu’on tourne un film réaliste comme L’argent de poche , il est bon de mettre l’accent chaque fois qu’on le peut sur les grains de folie que contient la réalité. Cela peut être verbal, cela peut être visuel, comme cette affiche de chemin de fer qui fascine Patrick... Et puis n’oubliez pas que les enfants ont leur logique à eux, qui nous échappe. La fille du commissaire de police qui ameute l’immeuble est une histoire vraie. Je ne l’aurais pas mise s’il n’y avait pas eu l’histoire d’un enfant effectivement maltraité, parce que c’est une petite fille qui, pendant quelques heures, passe pour une enfant martyre ou délaissée alors qu’elle ne l’est pas.
La part de l’improvisation des enfants est importante, par ce qu’à l’intérieur des scènes, je leur donnais très peu de dialogues : je leur disais en général les idées, et eux faisaient le reste avec leurs propres mots. Il n’y a pas eu d’improvisation dans les faits parce que les histoires étaient là. Mais par exemple, dans la scène où l’instituteur arrive en disant : « J’ai eu un enfant », ils ont posé exactement les questions qu’ils voulaient. Là on a fonctionné à la Jean Rouch, la caméra d’abord sur les enfants pour qu’ils posent les questions qu’ils avaient envie de poser, le scripte note à peu près tout ce qui a été dit, puis caméra sur l’instituteur, les enfants posent à nouveau des questions « off », et c’est à peu près les mêmes, et l’instituteur répond. Ca fonctionne très bien aussi parce que Jean-François Stévenin a un très bon contact avec les enfants.

Distribution

Les enfants :

  • Philippe Goldmann : Julien Leclou
  • Corinne Boucart : Corinne
  • Eva Truffaut : Patricia
  • Sebastien Marc : Oscar
  • Laurent Devlaeminck : Laurent Riffle
  • Pascale Bruchon : Martine
  • Georges Desmouceaux : Patrick Desmouceaux
  • Le petit Gregory

Les adultes :

  • Nicole Félix : la mère de Grégory
  • Chantal Mercier : Chantal Petit, professeur
  • Jean-François Stévenin : Jean-François Richet, professeur
  • Virginie Thévenet : Lydie Richet
  • Tania Torrens : Nadine Riffle, la coiffeuse
  • René Barnerias : Monsieur Desmouceaux, père de Patrick
  • Katy Carayon : la mère de Sylvie
  • Jean-Marie Carayon : le père de Sylvie, inspecteur de police
  • Annie Chevaldonne : Nurse
  • Francis Devlaeminck : Monsieur Riffle, père de Laurent, coiffeur
  • Michel Dissart : Monsieur Lomay, agent de police
  • Michele Heyraud : Madame Deluca
  • Paul Heyraud : Monsieur Deluca
  • Jeanne Lobre: la grand-mère de Julien
  • Vincent Touly : le concierge

Fiche technique


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