La Chinoise

De Cinéann.

La Chinoise , film français de Jean-Luc Godard, sorti en 1967

Analyse critique

Cinq jeunes gens passent leurs vacances d'été dans un appartement qu'on leur a prêté. Véronique est étudiante en philosophie à l'université de Nanterre. Son compagnon, Guillaume, est acteur. Kirilov est peintre et vient d'URSS. Yvonne est paysanne. Henri est scientifique et proche du Parti communiste français, ses camarades le surnomment communément « révisionniste ». Deux personnages jouent leur propre rôle : Omar Blondin Diop1 (camarade de l'université qui intervient dans l'un des cours donnés à l'appartement) et Francis Jeanson. Ensemble, ils essaient de vivre en appliquant les principes de Mao Zedong. Leurs journées sont une succession de cours et de débats sur le marxisme-léninisme et la Révolution culturelle.

Ces jeunes gens représentent comme autrefois les personnages des Bas-fonds de Gorki, cinq niveaux particuliers de la société. La première partie du film consiste dans l'approche des personnages d'une part, en tant que groupe vivant et pensant ensemble.

La deuxième partie est moins purement didactique et plus dramatique. Lors d'un rapport hebdomadaire, Véronique propose l'assassinat d'une haute personnalité politique du monde universitaire et culturel français. Elle sera approuvée par tous, sauf par Henri qui défend la théorie de la coexistence pacifique avec la bourgeoisie. Henri sera exclu pour révisionnisme. De son côté Kirilov, hanté par la mort, se suicidera, confondant Dieu et le marxisme léninisme, après avoir en vain demandé qu'on lui laisse accomplir le meurtre proposé par véronique.

Henri exclu, Kirilov suicidé, Véronique commettra l'assassinat, premier d'une future série d'actes terroristes destinés dans son esprit à provoquer la peur et la fermeture provisoire des universités ; alors seulement les bases d'un nouvel enseignement pourront être posées. Dans un train de banlieue, Véronique rencontre par hasard Francis Jeanson. Par la conversation qui roulent sur les thèmes : humanisme et terreur, on devine que Véronique hésite à passer à l'action. Elle accomplit son meurtre et même un deuxième par maladresse.

Les autres personnages semblent avoir accompli leur destin : Guillaume fait du théâtre porte à porte. Yvonne vend 'l'humanité nouvelle tandis qu'à quelques pas Henri vend sans la regarder l'humanité dimanche. Véronique seule dans l'appartement qu'elle doit quitter comprend que les vacances sont finies que c'est maintenant la rentrée des classes et que la lutte commence vraiment

Lorsqu’il réalise La Chinoise en 1967, Jean-Luc Godard est proche de boucler un des cycles qui ont rythmé une existence confondue avec le fait d’être cinéaste. Ce film tourné avec sa nouvelle muse, Anne Wiazemsky, s’avère des plus troublants par la stupéfiante intelligence du présent dont le cinéaste fait preuve.

En 1967, Jean-Luc Godard, 37 ans, a rencontré une jeune femme deux fois moins âgée que lui : Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, tout juste bachelière. Cette indigène de l’Ouest parisien entame des études de philosophie dans l’explosive université de Nanterre. Ce grand ensemble du savoir côtoie les grands ensembles d’habitations ouvrières et autres bidonvilles. On le sait, ici fermente ce qui deviendra Mai 68. Un an auparavant, agitation et contestation sont déjà constantes, animées principalement par deux groupes gauchistes : les anarchistes, dont Daniel Cohn-Bendit est déjà un des meneurs, et les marxistes-léninistes, c’est ainsi que se font appeler les pro-chinois, maoïstes rejetant le communisme soviétique, dénonçant son révisionnisme. Ce lieu et ce milieu que découvre Godard deviennent rapidement un objet de fascination : il les fréquente, accompagnant régulièrement Anne Wiazemsky à la faculté en automobile.

Pour La Chinoise, « l’enquête » incombe à Anne Wiazemsky elle-même, à qui le cinéaste demande de fournir une sorte de rapport sur la vie universitaire à Nanterre. Si elle fréquente davantage les anarchistes, Godard se penche finalement sur les maoïstes. En grand rhétoricien et dialecticien, son projet initial fut de mettre en présence et de faire dialoguer les trois « familles » gauchistes : anarchistes, pro-chinois et pro-soviétiques. Ce qui fut impossible, les uns passant aux yeux des autres pour des réactionnaires, des révisionnistes, des capitulards, des fascistes.

Ces mots de Véronique (Anne Wiazemsky) viennent clore le film : « c’est de la fiction, mais ça m’a rapproché du réel », puis elle annonce « les timides premiers pas d’une très longue marche, tout le contraire d’un grand bond en avant ». Il peut sembler saugrenu, dans un film si déconstruit, multipliant les effets de distanciation, de souligner sa dimension documentaire, sa très grande prise avec le réel. S’il ne s’agit pas encore de faire politiquement du cinéma politique, comme ce sera le cas avec le groupe Dziga Vertov, La Chinoise pousse cependant plus loin qu’auparavant l’adage selon lequel chaque film est le documentaire de son tournage ; le premier intertitre étant : « un film en train de se faire. » Lorsque sur un tableau noir de grands noms de la culture sont effacés un à un par Guillaume, il finit par n’en rester plus qu’un, au centre : Brecht. Cette distanciation brechtienne parcourt l’ensemble du métrage : le renversement du dispositif de filmage dévoilant Raoul Coutard derrière sa caméra, le rythme déjà déconstruit d’un récit entrecoupé d’entretiens parfois frontaux avec chacun des protagonistes, où l’on reconnaît hors champ, en sourdine et étouffée, la voix de Godard, en position d’interviewer.

L’une des clefs de la relation du film au réel se situe lors d’une conférence sur le thème du problème de l’information, moment dialectique de glissement sémantique, dont Godard aime user, où les frères Lumière deviennent des peintres impressionnistes, et Méliès, le chantre d’un cinéma à trucs, un peintre de la réalité par l’intermédiaire des « actualités reconstituées mais véritables » (telles que L’Affaire Dreyfus ou La Rencontre entre Falguière et le roi de Yougoslavie). Ainsi, il n’y a pas d’enregistrement objectif de la réalité, seulement une vérité qui émane d’une reconstruction subjective, dans un geste qui n’est pas sans rappeler celui de Dziga Vertov : la médiation cinématographique comme révélation du réel. On entend ainsi au cours du film la célèbre formule de Paul Klee : « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » La grossière et risible reconstitution d’un bombardement au Vietnam, avec photographies, coloriages et jouets en plastiques, dirait autant de l’horreur des combats que le cliché d’un cadavre bien réel. En ce sens, La Chinoise est non seulement un documentaire sur son tournage, mais il s’agit aussi d’un film d’actualité sur la jeunesse.

Godard annonce le soulèvement de Mai 68, mais ce serait réduire La Chinoise au simple constat d’une fracture générationnelle déjà largement consommée et de l’odieux système d’une université française sclérosée, au bord de l’explosion. Pour qui fut en contact avec le milieu universitaire de Nanterre en 1967, ce n’est sans doute pas une immense opération intellectuelle que d’imaginer que les digues sont prêtes à rompre. Ce qui est plus intrigant et impressionnant concernant ce film et Godard lui-même, qui s’apprête pourtant à se jeter dans la bataille avec l’aventure gauchiste du groupe Dziga Vertov, c’est l’aspect extrêmement déceptif et désillusionné, mais non moqueur ou narquois, du regard posé sur ces jeunes révolutionnaires. La Chinoise porterait ainsi l’émergence de l’agitation gauchiste préalable aux événements de Mai 68, mais surtout la gueule de bois postérieure à ce mouvement. Cette désillusion gauchiste passe par les mots et les situations. Les protagonistes portent des contradictions entre leurs agissements et leur être. Yvonne, fille de la campagne un peu simplette, ne comprend guère le jargon dialecticien que l’on déclame en ce lieu ; si elle n’est pas isolée du groupe, elle se trouve parfois cantonnée à des travaux subalternes, comme faire la cuisine ou servir le thé. Cette cuisine est globalement davantage fréquentée par la gente féminine. Le soir venu, Véronique et Guillaume conversent régulièrement, confortablement installés dans des fauteuils en velours, buvant le café dans un service en porcelaine tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Dans cet appartement, les habitus des uns et des autres ainsi que la stratigraphie sociale ressurgissent cruellement ; l’utopie égalitariste au sein de cette commune populaire miniature est des plus fragiles.

C’est toutefois le contact avec le réel et la collectivité qui semble poser le plus fortement les bases d’un échec. Dans le très beau dialogue entre Véronique et Francis Jeanson, lorsque la jeune révolutionnaire fait appel aux révolutions et actes de résistances du passé, la sentence de ce dernier, expérimenté en la matière, est sans appel : « On ne fait pas une révolution pour les autres, tu peux participer, tu ne peux pas inventer une révolution. » À l’image d’un pays, cette mouvance gauchiste voudrait s’émanciper : « Toi tu veux ton indépendance, mais vous êtes combien à la vouloir ? Je t’ai posé la question tu m’as dis deux ou trois. Quelques-uns, quand en Algérie cette lutte était portée par une volonté et une adhésion collectives. » La Chinoise expose ainsi l’un des drames du gauchisme : le fait d’être minoritaire. Le mouvement de mai 68 en fera la douloureuse expérience lors des élections de la peur de juin, se soldant par la réaction conservatrice d’une majorité silencieuse à laquelle De Gaulle a clairement fait appel. Minoritaire, mais aussi atomisé ; car bien qu’ensemble en un lieu unique, chaque membre de la cellule s’apparente lui-même à une cellule, un électron libre poursuivant différentes aspirations : un vrai théâtre socialiste pour Guillaume, l’action culturelle et l’enseignement pour Véronique, un romantisme mystique et torturé pour Kirilov… On voit se dessiner dans La Chinoise la logique sectaire et scissionniste du gauchisme, tout comme l’échec de l’action violente tentée dans les années qui suivent mai 68.

Ce constat d’échec passe également par l’isolement vis-à-vis du réel, le film introduit des stratégies de mise en espace très parlantes en ce sens. Cela tient d’abord à ce huis clos dans lequel les personnages, prétendant agir sur et dans la réalité, évoluent dans un isolement comparable à une insularité. Témoignant surtout du malaise d’une jeunesse qui va chercher ses idéaux à des milliers de kilomètres, ce communisme chinois est surtout montré tel un socialisme hors-sol, ayant peu de chance de s’enraciner en France et en Occident. C’est aussi la caméra et l’un de ses mouvements qui font office de sentence ; un travelling récurrent depuis l’extérieur - le balcon - de l’appartement, glissant le long des fenêtres et des murs. Depuis ce point de vue, on perçoit les jeunes gens qui discutent, se disputent, débattent, mais le son de la rue entre en concurrence, couvre même celui des échanges et des conférences. Dans cette mise en tension du dedans et du dehors, du théâtre de la révolution et de l’épreuve du réel, on sent bien que la réalité met à mal le discours. Lors de l’entretien avec Francis Jeanson, on retrouve cette même tension dedans/dehors. Pendant que le philosophe dévoile l’aporie du raisonnement de Véronique (« À quoi ça sert de tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu feras après. Vous savez seulement que le système actuel vous est odieux et que vous êtes terriblement impatient d’en finir avec lui », depuis la fenêtre du train défile le réel, un paysage banal, quelques gares du Bassin Parisien. Mais que ceux qui voudraient agir sur la réalité, y faire de « l’action culturelle », semblent loin de celle-ci, presque autant que la Chine ou le Vietnam de cet appartement.

On retrouve dans La Chinoise trois axes godardiens : un art de la déconstruction de l’écriture cinématographique, l’enquête et l’expérimentation plastique, notamment, mais pas seulement, par l’usage de la couleur. Tous ces éléments ont déjà été amplement visités par Jean-Luc Godard. Godard signe avec La Chinoise, certes non sans distance sarcastique, un film marqué par une réelle tendresse envers cette jeunesse impatiente d’en découdre avec l’ordre établi.

Répliques notoires

  • Mon Dieu, pourquoi m'a-tu abandonné ? Parce que je n'existe pas.
  • Quand le soleil se couche, il est tout rouge. Pour moi le soleil ne se couche jamais.
  • Sur le chemin du socialisme on rencontre toujours la révolution.
  • D'où viennent les idées justes ? Elles tombent du ciel ? Elles viennent de la pratique sociale et de la lutte pour la production, de l'expérimentation scientifique et puis.. de la lutte des classes.
  • Supprimer les examens parce que l'on y apprend rien, parce qu'il est interdit de copier et aussi parce que c'est une sorte de racisme parce qu'ils sont réservés à ceux qui travaillent à plein temps et parce qu'ils sont générateurs de névrose, d'angoisse et de frustration sexuelle.
  • Ce qui me gêne c'est que la culture c'est toujours une affaire de classe. Les ouvriers, ils viennent voir l'exposition Toutenkhamon parce que c'est de l'or. Si c'était du papier, ils ne se dérangeraient pas, ils s'en foutent.
  • A quoi ça sert de tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu feras après. Vous savez seulement que le système actuel vous est odieux et que vous êtes terriblement impatient d'en finir avec lui.
  • Oui mais il y avait beaucoup de complices parmi la population française. Parce que parmi ceux qui n'étaient pas tout à fait favorables à l'Algérie indépendante, ils n'étaient pas prêts à nous dénoncer. Vous n'aurez pas de complices qui iront jusqu'à se rendre complices de meurtres en séries. Vos actes ne mèneront à rien s'ils ne peuvent être pris en charge par une communauté, une classe par un grand nombre d'hommes et de femmes qui s'y associeront. Tu imagines qu'on peut comparer la Russie tsariste à la situation française actuelle ? Oui je pense que c'est une erreur, oui je pense que tu t'engages dans une voie sans issue.

Distribution

Fiche technique

  • Scénario et réalisation : Jean-Luc Godard
  • Images : Raoul Coutard
  • Musique : Karlheinz Stockhausen
  • Montage : Agnès Guillemot, Delphine Desfons
  • Scripte : Suzanne Schiffman
  • Sociétés de production : Anouchka Films, La Guéville, Athos Films, Parc Films, Simar Films
  • Production : Philippe Dussart
  • Durée : 96 minutes
  • Date de sortie : 30 août 1967

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