La Ciociara

De Cinéann.

La Ciociara , film italien et français de Vittorio De Sica, sorti en 1960

Analyse critique

Le titre
Ciociara désigne une femme originaire de Ciociarie, ancienne province au sud-est de Rome, actuellement province de Frosinone. L'héroïne, Cesira, est originaire d'un village isolé de Ciociarie et y retourne se réfugier en 1944.

L'histoire.
Fin 1943, une jeune femme, veuve, tient, avec difficulté, une petite épicerie à Rome. Pour un peu de bois, elle céde au beau Giovanni, charbonnier. Mais elle regrette son geste, car il est marié. Un bombardement violent endommage sa boutique et elle décide de fuir Rome avec sa fille adolescente pour retrouver le calme de son village natal. Les deux femmes sont prises dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Italie est envahie à la fois par les Allemands et les Alliés.

Adaptant le roman éponyme d'Alberto Moravia, l'histoire nous conte le pénible destin des Italiens de classe modeste au quotidien difficile alors que le conflit commence à tourner. Elle dresse un portrait attachant de ces paysans, un peu ignorants et ne sachant pas s'ils doivent toujours soutenir le Duce et les Allemands ou alors se ranger du côté des Américains, hésitant sur ceux les plus susceptibles de leurs apporter au plus vite la paix à laquelle ils aspirent.

Les fascistes purs et durs sont bien présents avec, régulièrement, l'ombre des miliciens se faisant sentir. On suit donc le quotidien de cette petite communauté, entre les éclats de rires quand Sophia Loren aligne les répliques percutantes sous la plume inspirée de Cesare Zavattini, les difficultés matérielles avec les denrées de plus en plus rares et le danger omniprésent des patrouilles allemandes et des bombardements.

Le film bascule totalement dans sa dernière demi-heure très sombre, alors que le danger semble pourtant s'écarter avec l'arrivée des Alliés. Entre le destin tragique de Belmondo, pris en otage par une patrouille allemande en déroute, et exécuté et surtout une traumatisante agression de Sophia Loren et sa fille, dénonçant une terrible réalité sur les exactions des corps du général Alphonse Juin dans la région. Alors que le ton restait bon enfant dans l’adversité, un curieux contraste s’opère lorsque le pire arrive alors que la paix s’annonce. Le Mal n’a pas de visage, de race ou de nation et peut frapper au moment le plus inattendu comme la noirceur de la conclusion le montre.

Les faits historiques.
La scène du viol, traitée de manière assez courte, est cependant centrale dans le récit. Elle s'inspire de faits tragiques. Les Goumiers du Corps expéditionnaire français ont été accusés de nombreux crimes de guerre qui auraient été perpétrés au cours de cette campagne, notamment dans les environs de la région de la Ciociarie. Destruction de villages, vols et violences, mais surtout viols de masse et assassinat de ceux qui essayaient de s'interposer se seraient multiplié autour du mont Cassin. Un rapport du Sénat italien de 1996 fait état de 2 000 femmes violées et de 700 hommes tués.

Les archives du S.H.A.T., établies à partir de documents émanant du QG de la Ve armée américaine, où furent enregistrées les plaintes des victimes ou des parents des victimes, font état de 160 informations judiciaires concernant 360 individus. Il y eut 125 condamnations pour des affaires de viol, 12 pour attentats à la pudeur et 17 pour homicide volontaire. Les affaires les plus graves furent selon ces archives commises du 29 au 31 mai 1944.

Pour Dominique Lormier, il s'agit de faits « largement exagérés dans leur ampleur, généralisés par la propagande de Goebbels, grossis par les communistes et repris par les néo-fascistes ».

Il faut noter que, dans le film, les soldats ne sont pas identifiés comme faisant partie de l'Armée française libre. Apparait seulement une jeep américaine, soulignant par là que le commandement est celui de la Ve armée américaine.

La critique

Tout est fait pour Sophia Loren dans La Ciociara. Le producteur du film, Carlo Ponti, est aussi son époux, et entend lui offrir un rôle à la mesure de son talent, celui de Cesira, jeune veuve qui élève seule sa fille de quatorze ans dans l’Italie de 1943, et qui, après un violent bombardement, décide de quitter Rome pour rejoindre son village natal. Là, la mère et la fille font la connaissance d’un jeune homme brillant et engagé incarné par Jean-Paul Belmondo dans un rôle inhabituel d'intellectuel communiste ; la fille s’en éprend, il s’éprend de la mère ; pendant ce temps-là, la guerre continue, le pain se fait plus rare et les bombardements plus fréquents.

Le projet de porter à l’écran le roman d’Alberto Moravia date de quelques années auparavant. Quand, en 1960, le projet se concrétise avec De Sica, l’interprétation de Sophia Loren fait la part belle à l’héritage d'Anna Magnani, et des rôles de femmes au fort caractère, à la fois obstinées et généreuses, dans lesquels on l’avait souvent admirée. Ce personnage est sans conteste la plus grande réussite du film : partant du cliché de la « mamma » possessive, intransigeante et d’une ostensible fierté, il le travaille et s’en dégage, mettant progressivement en lumière des failles et des doutes qui ouvrent peu à peu la voie à la perte de contrôle, et au désarroi. Derrière l’imposante beauté, et l’assurance manifeste, derrière la dignité un peu rugueuse et volontiers hautaine, les fêlures sont nombreuses, et Sophia Loren exploite admirablement ce glissement progressif vers le déchirement, et l’aveu des fragilités.

Tout repose sur l’odyssée d’une femme qui, fuyant la violence, s’y retrouve sans cesse confrontée et qui ne parvient finalement à comprendre la réalité d’une guerre qu’elle passe son temps à éviter qu’au prix d’une tragédie. Tout repose sur une star que le film consacrera comme telle : à la sortie de La Ciociara, Sophia Loren récoltera toute une série de récompenses, parmi lesquelles le prix d’interprétation de Cannes, et l’oscar de la meilleure actrice, qui récompensait pour la première fois une prestation non anglophone.

Le film marque le déclin de l’inspiration néoréaliste, qui, encore sous-jacente, ne fonctionne plus vraiment, la description d’un contexte et d’une époque se laisse devancer par la mise en scène d’un personnage féminin, des épreuves qui le construisent, et des émotions qu’il suscite. Le réalisateur construit une fiction plus qu’il ne cherche à capter une réalité, et met en scène les émotions plus qu’il ne les intercepte.

« Cette adaptation d’un roman d’Alberto Moravia est entièrement construite à la gloire de Sophia Loren. À la sortie du film, on reprocha à De Sica d’avoir mis de l’eau commerciale dans son vin néoréaliste depuis Le Voleur de bicyclette, Umberto D. ou Miracle à Milan, et d’avoir tourné ce drame avec des stars. Mauvais procès : le cinéaste est d’abord un homme de spectacle. Il a toujours reconnu sa dette envers Chaplin et tiré le drame vers le mélodrame. La Ciociara n’est pas seulement un film sur le sort tragique réservé aux femmes en temps de guerre ; c’est aussi le portrait d’une star de cinéma : que faire, lorsqu’on est si belle et si troublante, du désir des autres ? »
Jean-Baptiste Morain, Les Inrockuptibles, 2009

Distribution

Fiche technique

  • Réalisation : Vittorio De Sica
  • Titre français (rarement utilisé) : La Paysanne aux pieds nus ; titre anglais : Two Women
  • Scénario : Alberto Moravia, Vittorio De Sica, Cesare Zavattini, d'après le roman d'Alberto Moravia La ciociara, publié en 1957
  • Producteur : Carlo Ponti
  • Société de production: Compagnia Cinematografica Champion, Titanus, Les Films Marceau, Cocinor et Société Générale de Cinématographie
  • Musique : Armando Trovajoli
  • Photographie : Gábor Pogány
  • Montage : Adriana Novelli
  • Format : Noir et blanc - 35 mm - 1,66:1 - Mono
  • Durée : 101 minutes
  • Dates de sortie : Italie 22 décembre 1960
    • France : 17 mai 1961
  • Distinctions : Oscar de la meilleure actrice 1962 et Prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes 1961 pour Sophia Loren.
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