La Loi du marché

De Cinéann.

La Loi du marché , film français de Stéphane Brizé, sorti en 2015

Analyse critique

Thierry Taugourdeau, la cinquantaine, enchaîne les formations sans avenir et les rendez-vous à Pôle Emploi depuis qu'il a perdu son travail. Entre les traites de l'achat de la maison familiale et les frais de scolarité élevés de leur fils handicapé, Thierry et son épouse ne s'en sortent plus financièrement. Au début, il proteste encore. Il est au plus bas, mais il râle, contre l'agent de Pôle emploi qui lui propose un stage qu'il devine aussi inutile que le précédent, contre le sombre crétin qui veut lui acheter son mobil-home à bas prix, et contre l'entreprise qui, en dépit de bénéfices substantiels, l'a licencié, lui et les autres, il y a vingt mois.

Thierry finit par accepter d'être agent de sécurité dans une galerie marchande. Regarder, observer, surveiller, ce n'est pas son truc, il a trop été abaissé pour vouloir abaisser les autres. Mais il s'applique, tant bien que mal, à faire ce qu'on attend de lui : face à un petit vieux qui a dérobé deux barquettes de viande, il sort des phrases apprises par coeur, des mots de flic, mécaniques, qu'il répète sans y croire.

Stéphane Brizé a pris le parti d’une image dépouillée de tout artifice, filmé à vif, un système pensé pour faire éclater la vérité intime des personnages. Comme il l’avait fait par le passé avec Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps, il opte à cet effet pour une structuration en plans-séquences façon documentaire. Il mélange en ce sens les genres, car les comédiens sont tous des acteurs amateurs jouant leur propre rôle, hormis Vincent Lindon. C’est pourquoi leur jeu semble dénué de toute convention.

Mais sa sensibilité lui permet des scènes étonnantes. Toutes celles où Vincent Lindon observe ces hommes et ces femmes piégés qu'il est incapable d'aider. Jusqu'à cet affrontement effrayant entre une employée et son patron qui la cerne, l'accule, l'accuse d'avoir gardé pour elle, et non jeté, comme elle le devait, quelques misérables tickets de réduction. Elle proteste, d'abord, comme tout le monde, mais, peu à peu, on la voit perdre pied, perdre contenance, perdre la face.

Le film radioscopie avec dureté la précarité du monde du travail. Avec un laconisme et une précision infinie, Stéphane Brizé aborde de manière détournée la plupart des tares du monde du travail, en France mais pas seulement : fermeture d’usine, licenciements abusifs, détresse psychologique, suicide. Via des séquences construites sur la durée et où règne le plus souvent un silence de mort, le réalisateur parvient, presque sans jamais tomber dans la caricature ni dans la simple dénonciation, à mettre l’accent sur ce qui coince dans le système. Maillon faible d’une machine infernale dont il ne peut prévoir les cahotements, le travailleur précaire ou chômeur apparaît comme une victime démunie.

En filmant par exemple Thierry de profil seul face à son écran d’ordinateur lors d’un entretien d’embauche Skype, Brizé résume toute la monstruosité et l’inhumanité de la procédure d’embauche. Puissance invisible et intouchable, l’employeur indique avec aplomb à Thierry qu’il percevra un salaire de débutant malgré son expérience, et qu’il sera contraint de se plier à la logique de flexibilité de l’entreprise. Et ce dernier d’encaisser les coups sans sourciller. L’optique de Stéphane Brizé repose sur la résistance des corps. Une façon de se demander jusqu’à quel point l’être humain peut supporter tout ce poids, tant physiquement que psychologiquement.

La Loi du marché est un film sur ces humiliés et ces offensés, sur un système qui les pousse à s'humilier ou qui s'autorise à les offenser. C'est un film de combat et une tragédie ordinaire.

Distribution

  • Vincent Lindon : Thierry
  • Yves Ory : le conseiller Pôle Emploi
  • Karine De Mirbeck : la femme de Thierry
  • Matthieu Schaller : le fils de Thierry
  • Xavier Mathieu : le collègue syndicaliste
  • Noël Mairot : le professeur de danse
  • Catherine Saint-Bonnet : la banquière

Fiche technique

  • Réalisation : Stéphane Brizé
  • Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorce
  • Images : Eric Dumont
  • Montage : Anne Klotz
  • Durée : 93 minutes
  • Date de sortie : 19 mai 2015
  • Festival de Cannes 2015 : Prix d'interprétation masculine pour Vincent Lindon; Mention spéciale du jury œcuménique
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