Tatsumi

De Cinéann.

Tatsumi ( 辰巳) film d'animation singapourien réalisé par Eric Khoo, sorti en 2011

Analyse critique

Le film est consacré à la vie et à l'œuvre du mangaka japonais Yoshihiro Tatsumi, et est une libre adaptation de son manga Une vie dans les marges (Gekiga hyōryū) ainsi que de cinq de ses nouvelles. Le film alterne les souvenirs de Yoshihiro Tatsumi, qui évoque ses débuts et sa progression, et des histoires indépendantes, adaptées de ses œuvres courtes, pour certaines aussi autobiographiques : L'Enfer, Monkey mon amour, Juste un homme, Occupé et Good bye. Même si le lien entre toutes ces parties est évident, le découpage est bien délimité par le changement de style et de couleurs de l'animation. L’utilisation de la couleur est subtile. Les nouvelles sont en noir et blanc ou dans une bichromie aux teintes passées qui les recouvrent d’un voile pudique, tandis que la partie autobiographique est toute en couleurs douces, baignée de mélancolie.

Ces 5 histoires courtes sont emblématiques de l'esprit de l'œuvre de Tatsumi:

  • L'Enfer : Errant dans les ruines d’Hiroshima dévastée par la bombe atomique, le photographe de guerre Koyanagi est très ému par l’ombre de deux victimes imprimée sur un mur par l’éclair de l’explosion, un fils penché au-dessus de sa mère. Cet émouvant cliché de Koyanagi va lui apporter l’argent et la notoriété. Mais l’étrange vérité dissimulée derrière ce cliché va le hanter pour le reste de sa vie. Or, on apprendra bientôt que la scène est trompeuse, en fait le fils étranglait sa mère et a survécu au drame, mais la morale, elle, s’installe et ne changera pas : il faut regarder, il faut bien regarder. L’imagination, contrairement à ce que l’on voudrait croire, n’est pas au pouvoir.
  • Monkey mon amour : M. Yoshida, ouvrier à Ueno, possède un singe qui lui tourne toujours le dos. Un jour qu'il prend le métro, il se trouve forcé par la foule de descendre avant son arrêt. Il se rend alors dans un zoo où il rencontre Reiko. c'est alors qu'il décide de démissionner mais le jour même il a un accident de travail et perd un bras. Il revoit ensuite Reiko mais se rend compte que celle-ci n'était intéressée que par son argent. Il décide alors de ramener son singe au zoo et celui-ci est alors rué de coups par les autres singes.
  • Juste un homme. Saburō Hanayama va bientôt partir à la retraite. Déprimé à l'idée de devoir passer ses journées avec sa femme qui ne s'intéresse qu'à sa pension, il décide de dépenser tout son argent avec des femmes et ainsi de tromper sa femme pour la première fois. N'arrivant pas à ses fins, il décide de dépenser son argent et une avance sur sa retraite en jouant aux courses. Mademoiselle Okawa, sa secrétaire, l'invite alors à dîner. Elle vient de rompre avec son ami, celui-ci ayant décidé d'en épouser une plus riche.
  • Occupé : Mr Shimokawa, jeune mangaka spécialisé dans les kodomos pour enfants, apprend que la publication de sa série est arrêtée. Alors qu'il se trouve dans les toilettes, il découvre sur les murs des dessins obscènes qui l'intriguent. Il trouve un certain réconfort et une inspiration dans ces graffitis. Plus tard, il est interpellé par l'éditeur d'un magazine pour adultes, Burei magazine, qui lui propose de travailler pour lui.
  • Goob bye : Joe, un militaire américain aime Mariko, un prostitué japonaise et souhaite l'épouser et l'emmener aux Etats-unis. son père vient alors lui rendre visite, celle-ci n'est pas heureuse de le voir et après lui avoir donné de l'argent lui demande de ne plus jamais revenir. Quelques jours plus tard, le GI est rentré aux États-Unis retrouver sa femme est ses enfants. Mariko est désespérée et en colère. Raillée et méprisée de tous, elle décide de rompre tous les liens avec les hommes, à commencer par son père. Quand il revient, ivre, elle se déshabille et l'enlace.

Plutôt que d'adapter le seul récit autobiographique, Eric Khoo a choisi de l'illustrer par cinq adaptations de récits courts publiés au fil des ans par Yoshihiro Tatsumi. Ces récits qui suivent d'assez près la chronologie de la vie de Tatsumi, de la guerre à la prospérité inégalement répartie des années 1960 et 1970, donnent au film son ampleur narrative et esthétique. Il y a quelque chose d'éminemment romanesque dans cette traversée d'un demi-siècle par un homme à la fois modeste et conscient de sa valeur, pris entre les contraintes d'une industrie structurée comme n'importe quelle entreprise japonaise et les nécessités d'une puissance créatrice qui ne se satisfaisait pas des formats mis à sa disposition. En voix off, Tatsumi est le propre narrateur des passages qui le concernent, immergeant le spectateur au plus profond de sa vie, de son travail. On découvre comment, d’une passion enfantine partagée avec son frère, le manga devient vite le moyen d’entretenir sa famille, très modeste, alors qu’il n’est encore qu’adolescent.

Le premier récit, en teintes sépia, commence à Hiroshima dans les heures qui suivent le bombardement. Commencé comme un manifeste pacifiste, L'Enfer vire bientôt au film très noir. Ce pessimisme teinté d'ironie acerbe est caractéristique des cinq fictions retenues par Eric Khoo. On retrouvera au fil des histoires suivantes des thèmes familiers du cinéma japonais de la deuxième moitié du XXe siècle . L'existence de Tatsumi est de celles dont les triomphes n'effacent jamais la mélancolie. Le dessinateur a beau avoir rencontré et obtenu la reconnaissance de son idole Osamu Tezuka, imposé un nouveau genre, le gekiga, bande dessinée dramatique, à un milieu éditorial ultra-conservateur, les séquences qui le montrent en créateur accompli restent empreintes d'insatisfaction et inquiétude. Alors que la lecture des mangas de Tatsumi, instaurant une distance entre le lecteur et les images, permet de supporter l’âpreté des récits, le film, au contraire, oblige par rémanence à contempler les choses en face, à les affronter.

Pour retranscrire ces émotions, Eric Khoo s'est surtout appuyé sur le montage et les cadrages. L'animation elle-même reste sommaire. Le dessin est brut, cinglant, au plus près du trait de Tatsumi, poignant mais jamais larmoyant. C'est peut-être la raison de l'accueil mitigé que le film a reçu à Cannes, où il était projeté dans la section Un certain regard. Dirigée par Phil Mitchell, cette animation renvoie aux dessins animés japonais pour enfants, tels qu'ils furent conçus par Osamu Tezuka, qui réduisit le nombre d'images par secondes pour des raisons économiques. De cette contrainte est née une esthétique qu'Eric Khoo et Phil Mitchell respectent à la lettre. Elle permet aussi de mettre en valeur le graphisme singulier de Yoshihiro Tatsumi. Son apparente sagesse pourrait passer pour de la banalité, mais il suffit d'un peu d'attention pour en percevoir l'expressivité. Ce qui s'applique très exactement au film qui porte le nom du dessinateur.

Le film est projeté en avant-première mondiale au Festival de Cannes le 17 mai 2011

Déclarations

Le réalisateur Eric Khoo déclare :

  • J’étais un grand fan des histoires courtes de Yoshihiro Tatsumi il y a plus de vingt ans, et j’ai été submergé par la lecture de son autobiographie de 800 pages, «Une vie à la dérive». L’histoire de sa vie m’a beaucoup inspiré. J’ai été extrêmement bouleversé par l’amour et la passion qu’il a pour son métier, et par les tribulations qu’il a dû subir pour pouvoir l’exercer. Au dos du tome tendrement illustré, j’ai vu une photo de l’homme en personne, tenant ses joues dans les paumes de ses mains. Bien des nuits plus tard, son visage m’est apparu à l’esprit, et je me suis senti agité... et inspiré. J’ai éprouvé l’envie irrésistible de relire ses histoires courtes, qu’il avait écrites à la fin des années 60/70. L’émerveillement et le profond respect qui m’avaient envahi à la première lecture, il y a de cela des années, sont revenus tels quels. Yoshihiro Tatsumi ne se contente pas d’être un conteur accompli, il est également un observateur incroyablement astucieux et honnête de l’amour, de la vie et de la condition humaine. Et ces observations me hantent et me troublent encore aujourd’hui.
  • Les œuvres de Yoshihiro Tatsumi n’ont jamais été adaptées pour l‘écran avant TATSUMI. Bien sûr, elles ont suscité beaucoup d’intérêt au fil des ans, mais cela n’a jamais été matérialisé. Lorsque je suis allé au Japon pour rencontrer M. Tatsumi, notre premier rendez-vous a eu lieu dans le sous-sol d’un vieux coffeeshop. On s’était arrangé pour qu’il voie mes films avant de me rencontrer, et j’étais content quand il m’a dit qu’il se reconnaissait dans mes films et leurs personnages. Mais je pense que ce qui l’a mis encore plus à l’aise avec moi, c’est quand je lui ai montré que je savais dessiner. J’avais illustré la façon dont j’envisageais de construire le film.
  • Yoshihiro Tatsumi a aimé l’idée de combiner son autobiographie «Une vie à la dérive» avec ses histoires courtes. J’ai ri quand il m’a dit que si je ne mettais en scène que ses histoires courtes, le public se suiciderait en sortant du cinéma! Il était satisfait de ma sélection de cinq de ses histoires, et c’est ce qui a constitué notre base de travail. A mes yeux, chacune de ses histoires est un bijou, et c’est dommage qu’on n’ait pas pu toutes les inclure dans le film. Mais ça n’était pas possible dans un film de moins de 100 minutes. Si je suis amené à faire un autre film d’animation, il traitera des autres histoires courtes de M. Tatsumi, celles que je n’ai pas pu insérer dans TATSUMI.
  • J’adore les personnages de M. Tatsumi, parce qu’ils reflètent le quotidien et la réalité. Il y a quelque chose de sombre et de triste, mais aussi de beau à la fois dans son œuvre. Et il y a tellement de créativité qui ressort de ses scénarios si originaux, qui sont tout autant intemporels, dans la mesure où ils traitent de la condition humaine d’une façon vraiment unique. J’adore la façon dont l’intrigante histoire de L’ENFER évolue, vous engloutissant peu à peu. MONKEY MON AMOUR est vraisemblablement l’histoire la plus triste de sa collection, et est également l’histoire favorite de M. Tatsumi dans le film. JUSTE UN HOMME englobe tout à la fois: humour, douleur, drame. Le protagoniste de cette histoire est un perdant triste, qu’on a envie de voir devenir champion. L’idée de s’inspirer de graffitis pornographiques dans OCCUPÉ m’a littéralement enthousiasmé. Et je pense que le GOOD BYE de Tatsumi est l’histoire la plus audacieuse et la plus dure de toutes. C’est à la fois merveilleusement tragique et tordu. Cette histoire a eu sur moi un tel impact quand je l’ai lue il y a plus de vingt ans que j’ai décidé d’en faire la dernière histoire du film

Yoshihiro Tatsumi lui-même se dit satisfait du travail d'Eric Khoo et désireux d'adapter à nouveau ses mangas au cinéma à l'avenir.

Fiche technique

  • Titre original : 辰巳, Tatsumi
  • Réalisation : Eric Khoo
  • Montage : Taufik Ramadhan
  • Directeur Animation Créative : Phil Mitchell
  • Superviseurs Animation : Rafael Bonifacio, Jebbie Barrios
  • Direction artistique : Widhi Saputro
  • Musique originale : Christine Sham
  • Sociétés de production : Infinite Frameworks Pte. Ltd., Zhao Wei Films
  • Pays de production: Singapour
  • Langue : japonais
  • Durée : 96 minutes
  • Dates de sortie : Festival de Cannes 17 mai 2011
    • Singapour : 15 septembre 2011
    • France : 1er février 2012


Retrouvez tous les détails techniques sur la fiche IMDB


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L'album original Une vie dans les marges (Gekiga hyōryū)

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