Un prophète

De Cinéann.

Un prophète film français réalisé par Jacques Audiard, présenté en compétition officielle lors du Festival de Cannes 2009 où il a obtenu le Grand prix du jury et sorti en salles le 26 août 2009.

Analyse critique

Malik El Djebena, un jeune délinquant condamné à six ans de prison, est dès son entrée contraint par un clan mafieux corse d'assassiner Reyeb, qui s'apprête à témoigner contre eux. Il devient dès lors le protégé et le larbin de César Luciani qui contrôle l'ensemble de la prison, les petits et gros trafics, avec l'aide de surveillants soudoyés. Petit à petit, il gagne la confiance de César qui décide de lui confier un certain nombre de missions de renseignements et de transmission d'informations avec l'extérieur. Malik organise en parallèle son propre réseau en prison avec l'aide des « barbus » et d'un gitan tout en continuant à prêter allégeance à Luciani, par crainte et intérêt.

Après avoir purgé la moitié de sa peine, Malik obtient avec l'aide de Luciani des permissions de sortie journalières que le vieux chef corse utilise pour organiser ses affaires mafieuses à l'extérieur. Malik devient ainsi indispensable à Luciani, qui, de plus, voit son influence s'amenuiser au sein de l'établissement pénitentiaire sous le double effet du regroupement des prisonniers corses près de leur famille et de la montée en puissance des chefs maghrébins plus ou moins liés aux réseaux religieux musulmans.

Luciani, trahi dans ses affaires à l'extérieur, décide de reprendre le pouvoir en éliminant un concurrent marseillais lié aux Italiens et des traîtres au sein de son clan. Il confie à Malik la mission de trouver une équipe pour éliminer ces personnes et de s'allier localement avec Brahim Lattrache pour le partage du territoire. Mais désormais, Malik s'implique dans les opérations de son vieux chef déclinant en suivant avant tout la logique de ses propres intérêts.

Ce film est riche, complexe, subtil, sous tension permanente, dérangeant et généreux. Une mise en scène rigoureuse et inventive dans un genre peu et mal servi par le cinéma hexagonal, le film de prison. À l'exception du film Le Trou de Jacques Becker (1960), c'est un des plus grands jamais réalisés en France.

Mais un prophète est beaucoup plus qu'un film de prison. C'est aussi un récit de vengeance, un roman d'éducation, une allégorie politique.

Pour Malik El Djebena, le héros très discret de ce film, en sortir prendra six ans. Lorsqu'il entre en centrale, c'est une petite frappe de 19 ans, d'origine maghrébine, analphabète, sans famille, sans ami, sans soutien, à la merci de la violence qui règne en ces lieux. Lorsqu'il en sort, entier et vivant, c'est un homme qui s'est constitué un solide réseau, un butin de guerre confortable, une meilleure compréhension de l'humanité, une foi irréductible en la liberté individuelle, et même une espérance de bonheur amoureux. Voilà pour le roman d'apprentissage, façon Audiard, c'est-à-dire d'une plaisante et anarchisante amertume, la prison comme école de la vie, dans une société gangrenée par la violence et l'injustice. Comme l'a déclaré le réalisateur "il y a une ironie qui m'a semblé suffisamment intéressante pour en faire un film : ce garçon doit tout à la prison et je ne pense pas que ce soit un cas particulier".

Audiard ne fait pas la moindre concession à l'idéalisme ou à l'engagement du film documenté. Entièrement reconstitué en studio avec des acteurs professionnels, le film joue le jeu du genre, avec ses rituels et ses passages obligés, mais prend aussi de fructueuses libertés avec ses conventions. Ainsi les autorisations de sortie obtenues par ce détenu apparemment modèle occasionnent quelques scènes d'action extérieures aussi éblouissantes que décisives. Mais Malik El Djebena est essentiellement un opportuniste, qui réinvente en milieu carcéral les règles du judo et les lois de Machiavel pour préserver, au prix fort, son intégrité : jouer l'intelligence contre la puissance, assumer sa propre abjection morale dans le crime et la trahison, utiliser la force de l'adversaire pour en triompher.

Débarquant dans un univers dominé par deux clans, les Corses et les Arabes, Malik va se soumettre contre toute attente aux premiers, gagner à force d'humiliations et de soumission la confiance du caïd, encourir l'hostilité de sa propre communauté, afin de parvenir à des fins que le spectateur ne découvre que très tardivement. Admirable intelligence du scénario qui révèle à petit feu que ce récit de formation se met au service d'un projet de vengeance personnelle.

Depuis Regarde les hommes tomber, son premier long métrage, on connaît l'intérêt de Jacques Audiard pour des jeunes gens à la virilité angoissée, fatalement poussés à « tuer le père » pour essayer de vivre, enfin. C'est cette trahison permanente entre les générations qui le fascine : comment elle naît dans le cœur des hommes, comme elle s'infiltre en eux, anesthésiant au passage la révolte et le remords. Trahir et survivre, c'était le sort des jeunes gens de Un héros très discret et de De battre mon cœur s'est arrêté. Et l'intérêt des films naissait du regard de moraliste que posait le cinéaste sur des personnages en délicatesse avec eux-mêmes comme avec la loi.

Dans Un prophète, c'est avec la même méticulosité, mais avec une légèreté inattendue, qu'il contemple la chorégraphie que semble dessiner, dans sa prison, son survivant obstiné. On navigue constamment entre le réalisme pointilliste d'un Jacques Becker (Le Trou), et l'irréalisme lyrique d'un Coppola dans sa trilogie mafieuse. Il y a même, au coeur de l'intrigue, de brusques et fulgurantes échappées oniriques, que ce soit à l'extérieur de la prison ou à l'intérieur même de son inconscient. Alors, à ses côtés dans la cellule apparaît, telle une ombre chère, l'homme qu'il a été forcé d'assassiner, dont la présence s'évaporera, dès lors que Malik s'abandonnera à son destin.

Au delà de la critique déjà vue, mais toujours actuelle des prisons françaises, on découvre un miroir tendu à une société de plus en plus éclatée, en butte à la montée des revendications communautaristes et de l'esprit clanique. En découle le sort réservé par Audiard à la mafia corse, dont le code d'honneur se révèle pourri par le chauvinisme et le racisme, mais aussi à la pègre maghrébine, qui se prévaut de sa foi rigoriste dans l'islam.

C'est bien, en revanche, à son héros solitaire, prophète en son pays, que va toute la sympathie du cinéaste. Parce que, à défaut d'être un ange, il fait passer sa liberté individuelle avant une quelconque assignation identitaire, parce qu'il témoigne de la manière dont les faibles peuvent résister aux forts.

Distribution

  • Tahar Rahim  : Malik El Djebena
  • Niels Arestrup  : César Luciani
  • Adel Bencherif  : Ryad
  • Hichem Yacoubi  : Reyeb, la première "mission" de Malik
  • Reda Kateb  : Jordi, le gitan
  • Jean-Philippe Ricci  : Vettori, un homme de Luciani
  • Pierre Leccia  : Sampierro, l'avocat de Luciani
  • Gilles Cohen  : Prof
  • Antoine Basler  : Pilicci
  • Leïla Bekhti  : Djamila, la femme de Ryad
  • Foued Nassah  : Antaro
  • Jean-Emmanuel Pagni  : Santi
  • Frédéric Graziani  : Chef de détention
  • Cindy Danel  : Sophie

Fiche technique

  • Titre : Un prophète
  • Réalisation : Jacques Audiard
  • Scénario : Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Nicolas Peufaillit, Abdel Raouf Dafri
  • Directeur de la photographie : Stéphane Fontaine
  • 1er assistant réalisateur : Serge Onteniente
  • Musique originale : Alexandre Desplat
  • Montage : Juliette Welfling
  • Durée : 149 minutes
  • Date de sortie : 26 août 2009 en France
  • Prix et distinctions
  • César du cinéma 2010: le film totalise 9 prix pour 13 nominations :
    • César du meilleur film
    • Meilleur réalisateur pour Jacques Audiard
    • Meilleur acteur pour Tahar Rahim
    • Meilleur acteur dans un second rôle pour Niels Arestrup
    • Meilleur espoir masculin pour Tahar Rahim
    • Meilleur scénario original pour Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit
    • Meilleure photographie pour Stéphane Fontaine
    • Meilleur montage pour Juliette Welfling
    • Meilleurs décors pour Michel Barthélémy

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