Harmonium

De Cinéann.

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Harmonium (淵に立つ, Fuchi ni tatsu, traduction : Au bord du gouffre) est un film japonais réalisé par Kôji Fukada, sorti en 2016

Analyse critique

Toshio, sa femme Akie, et leur fille agée d'une dizaine d'années, Hotaru, vivent une existence banale dans une petite ville de banlieue. Toshio exploite un atelier d'usinage de précision dans son garage. A table, Toshio ne dit pas un mot. Un matin, alors qu'il est à son établi, il aperçoit dehors un homme qui se tient droit comme un i, sans veste, sa chemise blanche boutonnée jusqu'en haut. Toshio s'approche de lui, le salue. Ils ont un bref échange. On comprend qu'ils se sont connus naguère, en prison. L'homme, Yasaka vient lui demander du travail dans son atelier. Toshio, qui a une mystérieuse dette envers lui, accepte aussitôt et lui propose même de venir, dès le soir même, vivre chez eux, à la grande surprise d'Akié, mise devant le fait accompli.

Cet étrange invité, que Toshio présente comme « un vieil ami » pour justifier sa présence, va apporter l'étonnement. D'abord calme et rassurant, Yasaka se rapproche vite d'Akié et de la petite Hotaru. Il se montre très poli, bienveillant et même doué pour des activités inattendues comme l'harmonium. La jeune fille y joue, elle doit bientôt passer un examen, elle n'aime pas son professeur, alors il l'aide. La mère est touchée.

Yasaka ne cache pas qu'il a fait de la prison pour meurtre et derrière sa gentillesse, Akie a bien compris que Toshio a peur de lui, de ce qu’il pourrait révéler de leur passé commun, et de son désir de vengeance ou de revanche. Akie, séduit par sa franchise, s'avère, surtout, de plus en plus sensible au charme mystérieux de cet homme, au point d'accepter ses avances.

Mais un jour, Yasaka va trop loin et est violemment repoussé par Akié, il sort dans la rue et, un instant plus tard Hotaru est victime d’un grave accident, dont on ne connaîtra jamais réellement les tenants et les aboutissants. Pour les deux parents, en tout cas, Yasaka est le coupable. Il disparaît sans laisser de traces. Elle part comme elle était venue, la mauvaise conscience de la petite famille.

Huit ans passent. Hotaru est paralysée, tétraplégique, elle ne peut plus rien exprimer. Akié est devenue obsessionnelle compulsive, hygiéniste à l’extrême. Le père, lui, semble plus loquace, plus vivant, ce qui fait le sel de ce thriller psychologique qui sonde l'assujettissement à l'autre, l'autopunition et les méfaits d'un secret enfoui. Toshio a engagé un détective pour retrouver Yasaka. Il embauche un nouvel assistant, Takashi. Takashi a été élevé par une mère célibataire et montre un intérêt certain pour Hotaru. Takashi révèle séparément à Toshio et Akie qu'il est le fils illégitime de Yasaka, que Yasaka était un yakuza, mais qu'il ne la jamais connu et qu'il voulait être employé par Toshio sur la base d'une lettre qu'il a trouvé chez sa mère, après la mort de celle-ci et où Yasaka révélait son lieu de travail chez Toshio.

Plus tard, Toshio reçoit une information sur l'emplacement de Yasaka. Akie et Toshio emmène Takashi avec l'intention de tuer son père devant lui. Mais l'information ne conduit qu'à une fausse piste, à quelqu'un qui ressemble à Yasaka. Le film se termine par la tentative de suicide d'Akie, entrainant Hotaru, Toshio essayant de ranimer les deux femmes.

En 2006, Kôji Fukada développe à travers un synopsis de trois pages ce qui deviendra Harmonium. L’idée de base portant sur la violence et la solitude attendra une dizaine d’années avant de voir le jour par l’intermédiaire d’une coproduction franco-japonaise rendue possible grâce à Masa Sawada, Kôichirô Fukushima et Yoshito Ohyama, fidèles collaborateurs de Naomi Kawase. Dix ans d’attente également dûs au fait que le cinéaste devait convaincre des interprètes célèbres de rejoindre le projet.

Harmonium impressionne par la maîtrise de sa mise en scène, la subtilité de sa direction d’acteurs, son art des rimes intérieures, la récurrence de la couleur rouge à des moments fatidiques, la beauté tranquille de son image, de ses plans fixes qui contrastent avec le tableau terrible que dresse Fukada de l’humanité. Derrière la retenue et la politesse, il y a l’hypocrisie, l’impossibilité évidente d’une société à refouler indéfiniment les pulsions de mort qui habitent les êtres, les forces destructrices qui les dépassent et les ramènent toujours à la barbarie.

Des éclairs oniriques, placés à des endroits stratégiques du récit, et ayant trait à la solitude d’Akié, viennent éclairer le film. Cette dernière revoit sa fille au bord d’une plage, ainsi que Yasaka sur le toit de sa maison alors qu’elle est en train d'étendre le linge. Filmés au ralenti, ces instants oniriques témoignent d’une volonté de sortir le film du récit linéaire. Grand admirateur du cinéma d’Éric Rohmer qu’il considère comme son plus grand maitre, Fukada reprend à la lettre l’approche tout en retenue caractéristique du cinéaste de Ma nuit chez Maud.

Une des singularités du film est présenter une famille protestante, religion ultra-minoritaire au Japon. C'est surtout Akié qui est croyante et parle d'enfer avec sa fille. Cette notion d'enfer étant au Japon, inconnue des deux religions dominantes, le shintoïsme et le bouddhisme. Il y a cette image évoquée par la petite Hotaru dans l’une des premières scènes du film, celle d’une espèce d’araignée typiquement japonaise où la mère se laisse tuer et manger par ses enfants pour qu'ils grandissent. Akié affirme que la mère va au paradis pour son sacrifice. Hotaru, en toute logique, dit que non. Car la mère elle aussi a tué sa mère quand elle était bébé. Il n’y a donc que l’enfer pour ces araignées, il n’y aura que l’enfer pour Akié, dévorée par le remord de son attitude et l’amour de sa fille handicapée qui monopolise toute sa vie. Les hommes, ces criminels en puissance, ne pourront rien empêcher, ils sont maudits. Une vision radicale et désespérée du monde que Fukada assume sans hésitation jusqu’à la fin de son récit.

Distribution

  • Kanji Furutachi : Toshio
  • Mariko Tsutsui : Akié
  • Tadanobu Asano : Yasaka
  • Momone Shinokawa : Hotaru
  • Takahiro Miura : Atsushi Shitara
  • Taiga : Takashi Yamakami

Fiche technique

  • Titre original : 淵に立つ, Fuchi ni tatsu
  • Titre international : Harmonium
  • Réalisation et scénario : Kôji Fukada
  • Musique originale : Hiroyuki Onogawa
  • Images : Ken'ichi Negishi
  • Pays d'origine : Japon, France
  • Durée : 118 minutes
  • Dates de sortie : 14 mai 2016 ( Festival de Cannes, section un certain regard), 11 janvier 2017 (sortie nationale)
    • Japon : 8 octobre 2016

Distinction


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