La Belle Équipe

De Cinéann.

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La Belle Équipe , film français de Julien Duvivier, sorti en 1936

Analyse critique

Cinq ouvriers chômeurs parisiens, Jean, Charles, Raymond, Jacques et Mario, un étranger menacé d'expulsion, gagnent le gros lot de la loterie nationale. Chacun commence à rêver de ce qu'il va faire de son pactole mais Jean n'a pas envie de voir leur petit groupe s'éparpiller. Il a l'idée de placer cet argent en commun, dans l'achat d'un vieux lavoir de banlieue en ruine, qu'ils transformeront en riante guinguette dont ils seront les copropriétaires. Ils s'attellent à la besogne avec confiance. Mais la solidarité du groupe est fragile. La troupe, au départ pleine d'espoir et de joie, peine à tenir alors que les histoires de cœur et les coups durs s'accumulent.

Toute la bande d'amis se délite à cause de l'amour et des femmes. Il n'y a pas une mais deux perturbatrices venant mettre à mal l'amitié virile qui soudait la bande : Huguette, la fiancée de Mario qui ne fait rien d'autre qu'être mignonne mais qui le fait si bien que Jacques tombe secrètement amoureux d'elle, ce qui le pousse à partir au Canada ; Gina la vénale qui revient vers Charles lorsqu'elle apprend qu'il a gagné au loto puis séduit Jean, brisant leur amitié et achevant de dissoudre la bande. Ingénue ou manipulatrice, la femme chez Duvivier est souvent annonciatrice de malheurs.

La première projection du film reçoit un accueil très mitigé, les spectateurs ne goûtant guère la noirceur de la fin imaginée par Duvivier et Spaak. La fin, jugée trop pessimiste pour l'époque (celle du front populaire), devait être refaite sous la pression des producteurs. Le cinéaste rechigne mais finit par accepter de soumettre deux versions à un panel de spectateurs et de choisir la fin qui sera plébiscitée. Il tourne donc un happy-end, en profitant au passage pour retoucher un peu le montage. Le verdict est sans appel : le public veut la fin heureuse. Duvivier se plie à la vox populi mais regrettera toujours, tout comme Spaak, cette fin béate qui dénature complètement le propos du film.

Le destin du film, s'il avait conservé sa fin noire, aurait certainement été tout autre. Mais avec son changement de dernière minute, il devient le symbole d'une époque. Le film sort en septembre 1936, soit cinq mois après la victoire du Front Populaire aux élections législatives. C'est ainsi qu'il se retrouve propulsé comme emblème de ce mouvement politique et social, tout comme la chanson qui en devient une sorte d'hymne. Ce n'était pas dans les intentions de Duvivier et Spaak qui, même s'ils sentaient parfaitement l'air du temps, n'avaient pas vocation à voir leur film associé aussi étroitement à ce moment de l'Histoire.

Mais avant même la dislocation du groupe, le postulat de base est peu compatible avec les idéaux du Front Populaire. Si la bande d'ouvriers se remonte les manches pour s'élever socialement, ce n'est pas par idéal mais grâce à un opportun billet de loterie gagnant. En montant leur guinguette, ils prennent en main leur destin mais avant tout, ce qui les pousse, c'est de devenir leurs propres patrons. Ils ne rêvent que de danses, de chants et de festins pendant les beaux jours et d'un chez eux où ils se la couleraient douce pendant les autres mois de l'année. On est bien loin d'une quelconque vision politique ou sociale et à aucun moment ils n'agissent pour le bien de la communauté, tout étant centrés autour de leur petit groupe.

Dans la version originale, le dernier acte est tragique, mais maladroitement menée. Le retournement de Charles par Gina et l'éclair de folie qui pousse Jean à tuer son ami est peu crédible. Duvivier force sur le destin, faisant fi de tout réalisme, (d'où sort ce revolver ?) et de toute progression psychologique crédible, satisfaisant artificiellement son goût pour la noirceur et le drame. Cette fin tragique, aussi mal amenée soit-elle, demeure logique dans le mouvement du film. Les dernières paroles de Jean lorsque le gendarme l’arrête, « C'était une belle idée... une belle idée », apportant un éclairage rétrospectivement très sombre sur tout le parcours de ces rêveurs rattrapés par la réalité. La fatalité reprend ses droits sur le rêve, on ne peut échapper au malheur, la cruauté et le calcul triompheront toujours de l'amitié, la solidarité n'est qu'un mirage: le constat n'est pas franchement celui que l'on pourrait attendre d'un film réputé célébrer la fraternité et l'entraide !

La Belle équipe est très éloigné de l'image de film emblématique du Front Populaire qu'on lui accole si facilement. Duvivier et Spaak ont semble-t-il été rattrapés par l'histoire, le Front Populaire ne faisant pas partie de leurs préoccupations premières. A sa sortie, le film est d'ailleurs reçu très différemment, certains réactionnaires y voyant une apologie du collectivisme alors que d'autres à gauche déplorent au contraire qu'il en montre l'échec. La vision sociale du film est assez floue, Duvivier n'a jamais été quelqu'un de très politisé et ses opinions ont, tout au long de sa vie, été fluctuantes. Ce film ne fait pas exception et c'est uniquement parce que sa sortie a coïncidé avec l'avènement du Front Populaire qu'il en est devenu l’emblème.

Malgré le mouvement foncièrement pessimiste du film, il reste sa fraîcheur. Duvivier rend admirablement le plaisir simple d'une balade au bord du fleuve. Sa caméra virevoltante passe magnifiquement d'un personnage à un autre lors des scènes de danse, montrant l'énergie et la joie qui passent dans un groupe humain uni par la simple joie de partager un moment de vie. Il y a aussi ces bons mots, le plaisir de la belote et du vin. L'une des grandes forces du film, c'est de mêler étroitement les moments de bonheur et de malheur, retrouvant le mouvement même de la vie. Duvivier a le don pour interrompre brutalement une scène heureuse pour faire soudain surgir le drame. Mais au final, il donne bien plus de place aux moments de bonheur, les drames sont quant à eux traités sèchement, très rapidement, le cinéaste ne s'attardant jamais dans ces moments-là. Cette brutalité les rend plus abruptes, plus inadmissibles, mais dans un même temps, ils passent et cèdent la place à des moments de calme et de joie. De petites joies certes, mais suffisantes pour continuer à vivre, à chanter et à danser.

Jean Gabin arrive très tôt sur le projet et ce rôle de Jeannot va véritablement installer le mythe Gabin. On trouve dans ce film toutes les caractéristiques de ce personnage de prolétaire que l'acteur va trimballer dans les années 30 et 40, que ce soit chez Grémillon, Carné ou Renoir. Tout est là : le port fier de l'ouvrier, presque aristocratique ; le charisme naturel qui rend "grand" le personnage le plus populaire ; la capacité innée à échapper au typage, au folklorique. La colère, les remords se retrouvent si intériorisés qu'ils mènent à l'explosion.

L'édition de ce film en DVD connut des vicissitudes, pour cause de mésentente entre un éditeur potentiel et les héritiers de Julien Duvivier et de Charles Spaak, à propos de quelle fin doit être utilisée. Duvivier (et ses héritiers) voulait la fin pessimiste, l'éditeur pressenti (René Château) privilégie la fin optimiste, celle exploitée en salle. Le DVD est sorti chez Pathé le 1er juin 2016 avec la fin pessimiste de la version initiale originale de Duvivier, et sera diffusé à la télévision dans cette version.

Distribution

  • Jean Gabin : Jean dit Jeannot
  • Charles Vanel : Charles Billot dit Charlot
  • Raymond Aimos : Raymond dit Tintin
  • Charles Dorat : Jacques
  • Raphaël Médina : Mario
  • Micheline Cheirel : Huguette, la fiancée de Mario
  • Viviane Romance : Gina, la femme de Charles

Fiche technique

  • Titre alternatif : Jour de Pâques
  • Réalisation : Julien Duvivier
  • Scénario : Julien Duvivier, Charles Spaak
  • Dialogue : Charles Spaak
  • Images : Jules Krüger, Marc Fossard
  • Montage : Marthe Poncin
  • Musique : Maurice Yvain
  • Chanson : Julien Duvivier, Maurice Yvain, Louis Poterat - Quand on s'promène au bord de l'eau chantée par Jean Gabin
  • Production : Ciné Arys Production
  • Format : noir et blanc - son mono
  • Durée : 101 minutes
  • Date de sortie : 15 septembre 1936
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