Les Deux Anglaises et le continent

De Cinéann.

Version du 29 janvier 2012 à 20:28 par MariAnn (discuter | contributions)
(diff) ← Version précédente | Voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)

Les Deux Anglaises et le continent (en : Two English Girls) est un film français de François Truffaut, sorti en 1971.

Analyse critique

Au début du vingtième siècle, Claude, un jeune Français, va faire la connaissance d'une jeune Anglaise, Ann, qui va l'inviter à passer ses vacances chez sa famille, au Pays de Galles. Celle-ci va lui présenter sa sœur Muriel, et va pousser Claude à tomber amoureux de sa sœur. Claude est invité au Pays de Galles et tombe amoureux de Muriel. Malheureusement, on impose aux jeunes gens une séparation d'une année avant le mariage. Claude rentre à Paris et mène la vie d'un jeune bourgeois tandis que Muriel s'enferme dans son mysticisme. Anne revient à Paris. Elle est amoureuse de Claude et le séduit. Elle relate peu après son secret à sa sœur qui s'évanouit. Toutes deux aiment Claude, mais pour des raisons différentes. Anne vit diverses aventures qui échouent prématurément.

Des années plus tard, Muriel se donnera à Claude une seule et unique fois. Elle rentre à Londres, culpabilisée par son acte pour retrouver les orphelines dont elle s'occupe. Anne poursuit sa vie loin de Claude. Elle se mariera et donnera naissance à deux filles.

Au premier plan du film, la mère emplit l'écran : elle lit dans le jardin. Des cris d'enfants attirent la caméra vers son fils, Claude, qui fait l'acrobate sur une balançoire haut perchée, encouragé par la voix de deux fillettes et de deux garçonnets. La corde se rompt et les cris se teintent d'effroi. Claude tombe, il s'est cassé la jambe. La dernière image, filmée en plan éloigné et en plongée, montre la mère qui accourt vers la scène de l'accident. Cette chute en plongée marque l'ouverture du film sous le signe de l'échec ainsi que sous le signe de la mère et du livre. Le fil qui devait guider Claude dans le labyrinthe de la vie est brisé : il ne sera pas père, exemple pour les générations futures ; il retourne vers les générations passées et restera à jamais fils sous l'égide maternelle : "Tu n'as jamais été et tu ne seras jamais un époux", lui dira Muriel en prenant congé de lui au terme du film.

Le film se déroule comme un jeu hallucinant de répétitions. Pris dans un jeu de miroirs, Claude vit son histoire dans une série de scènes parallèles où les sœurs évoluent comme deux ombres et jouent le scénario maternel de l'interdit. Dans ce film où les personnages se déplacent sans cesse ; rien ne bouge ; tout stagne. Cette répétition à l'identique confère au film sa force poignante que souligne la belle musique lyrique de George Delerue.

Le propos du film consiste à immobiliser le désir, à en paralyser la circulation. Ce blocage se fait de la façon la plus économique possible : il suffit de deux femmes, de deux sœurs dont chacune reprendra tour à tour en charge l'interdit maternel. Muriel séparera Claude d'Anne puis, aussitôt après, Anne fera office de barrière entre Claude et Muriel. Truffaut disait avoir voulu dans ce film "presser l'amour comme un citron". C'est dire que l'amour est amer.

Après sa chute, on retrouve Claude en train de descendre l'escalier de la maison sur des béquilles. Une domestique passe à ses côtés pour monter en courant. Au masculin castré répond un féminin mobile et rapide, à la descente, l'ascension poursuivant le motif sexuel.

Claude rentre seul dans le salon où il rencontre pour la première fois Anne Brown, fille d'une amie d'enfance de madame Roc. Celle-ci les rejoindra et proposera à Anne d'apprendre l'anglais à Claude. Le désir surgit avec Anne Brown. Lorsqu'elle relève sa voilette, elle dévoile sans crainte son regard. Ce geste, qui annonce par contraste le sévère bandeau sur les yeux de Muriel, ressemble à une invite amoureuse. Au moment où Anne révèle son désir intervient pour la première fois en voix off le commentaire de Truffaut : "lorsque la jeune Anglaise releva sa voilette, Claude eut l'impression d'une nudité pudique et charmante". La proximité promise par l'image est annulée par la distanciation imposée par le texte.

La scène suivante confirme ce schéma d'élan et de répression généré par la voix du narrateur. Claude et Anne visitent un musée. Alors qu'ils sont entourés des statues de femmes nues de Maillol, Anne encourage le jeune homme à abandonner sa canne. La nudité des corps féminins, les marches gravies, l'effacement des marques de la chute, tout suggère ici une libération de la tutelle maternelle. Pourtant, accompagnée d'un commentaire en voix off, Anne a aussi présenté à Claude dans cette scène la photo de Muriel petite fille. Au sein d'un mouvement vers le monde adulte surgit l'indice de l'enfance ; à la chaleur immédiate du corps d'Anne s'oppose la vision d'une femme qu'elle voue au désir de Claude. La femme idéale est celle dont on perçoit le reflet avant d'en rencontrer la réalité charnelle. Le mécanisme est amorcé qui condamne le héros à la quête d'un objet absent. La place du désir sera toujours celle d'un manque. Cette photo de Muriel réapparaîtra dans les derniers instants du récit pour consacrer l'échec de cette quête

L'épilogue du film est un des passages les plus forts de l'œuvre de Truffaut. "Quinze années ont passé comme un souffle" : Mrs Brown est morte et Muriel, mariée au Pays de Galles, a eu une fille. Claude se promène dans le jardin du musée Rodin et contemple les statues du grand sculpteur. Un groupe de petites collégiennes anglaises courent en riant à ses côtés...Et si l'une d'elle était la fille de Muriel ? Un travelling circulaire fait le tour de la statue de Rodin, le Baiser. Claude s'approche d'un taxi pour le prendre. Il n'est pas libre ; le chauffeur attend quelqu'un. Claude s'écarte mais aperçoit dans la vitre de la voiture son image. Il murmure "Mais, qu'est-ce que j'ai ?.. J'ai l'air vieux aujourd'hui". Il se dirige vers la sortie et disparaît, entouré des petites anglaises, derrière les portes entrouvertes du parc

L'image de Claude dans la vitre du taxi consacre de façon pathétique l'échec de la formation d'un couple adulte. Vieil enfant, il contemple son reflet aliéné, étranger, que le temps a défiguré à son insu. Dans un film où les moyens de locomotion interviennent sans cesse pour figurer les mouvements impatients du désir, ce taxi dont l'usage lui est interdit marque la fin du voyage. Chassé de ce grand jardin dont l'image, sous des formes diverses, a ponctué le récit, marquant chaque fois la promesse d'un renouveau, Claude disparaît derrière de lourdes portes qui figurent le seuil ultime de la vie. On a rarement réuni en si peu d'images tant de signes de l'exclusion, de finitude et de mort.

Inspiré d'un roman d'Henri-Pierre Roché, auteur de Jules et Jim, Les deux Anglaises et le continent présente le triangle inverse, un homme, français, et deux femmes, anglaises. Plus pessimiste, influencé par Jean Renoir, il est marqué par des références fréquentes à la sculpture.

Le titre est volontairement ambigu : le terme continent désignant aussi bien la France par rapport à la Grande-Bretagne, que la qualification de celui qui pratique la continence.

Par ailleurs, dans ce film, François Truffaut confie à Jean-Pierre Léaud son premier grand rôle de composition, différent du personnage d'Antoine Doinel qu'il incarnait depuis les Quatre Cents Coups

Le film est ressorti en 1972 sous le titre des Deux Anglaises.

Distribution

Fiche technique

2anglaises.jpg

Outils personnels

Le cinéma de Nezumi; les artistes contemporains / Randonnées dans les Pyrénées

Les merveilles du Japon; mystérieux Viêt Nam; les temples et des montagnes du Népal ; l'Afrique