Les Ogres

De Cinéann.

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Les Ogres, film français réalisé par Léa Fehner en 2014 et sorti en 2016.

Analyse critique

Les Ogres sont une troupe itinérante, Davaï, qui présente de ville en ville, de chapiteau en chapiteau, un spectacle à la croisée du théâtre, du cirque et du happening, quelque part entre le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine et le Grand Magic Circus de Jérôme Savary. Cette caravane est celle, réelle, de la famille Fehner, dont les membres jouent ici leurs propres rôles, leurs propres vies de saltimbanques sur la brèche, en compagnie d’acteurs venus d’ailleurs (Adèle Haenel, Marc Barbé, Lola Dueñas…).

Ça aurait pu être un documentaire. Mais Léa Fehner a préféré tordre le réel, le dévier, le dévoyer, l'embraser. Et faire de son film cette chronique flamboyante où voyagent de ville en ville, comme les forains de Jacques Demy, une vingtaine de comédiens : des « ogres » qui avalent pêle-mêle la route, les joies et les chagrins. Sous un chapiteau coloré, ils proposent un spectacle fait de chants et de danses à partir de deux pièces en un acte d'Anton Tchekhov : L'Ours et La Noce.

Avec leurs failles et leurs secrets, les héros de Léa Fehner deviennent grandioses et dérisoires, comme les personnages que, chaque soir, ils incarnent. Comme si Tchekhov s'était infiltré en eux, les imprégnait et leur dictait, désormais, leur conduite, en témoigne cet étonnant moment où M. Déloyal, bien décidé à mourir, renonce brusquement à son suicide et file sur scène, au son d'un accordéon qui déchire le coeur, pour lancer la première réplique du lieutenant-colonel : « Heureux ! Je suis heureux ! » L’ horreur, pour lui, c’est d’avoir survécu à une tragédie qui aurait dû l’anéantir, la mort de son fils d'une leucémie. Et le désespoir serait de s’habituer à l’idée d’un nouveau bonheur dont il se sent indigne. Oui, Mr Déloyal est ainsi : complexe comme tous les êtres humains, insupportable comme beaucoup et splendide comme certains parviennent à l’être.

Ces acteurs, joyeux et sympas, pourraient vite agacer par leur hystérie revendiquée et leur fierté de se croire les derniers aventuriers d'un monde assoupi et médiocre. Agressé par sa fille qui lui reproche son infantilisme, François, le directeur de la troupe s'énerve : « Si être adulte veut dire casser les couilles de tout le monde, parler fric toute la journée et pondre des mômes pour se raconter qu'on sert à quelque chose, eh bien, je ne veux pas l'être, adulte ». Mais la réalisatrice ne semble jamais dupe de ces fanfaronnades. Ces gens, aussi fragiles que les autres, le sont bien plus qu'ils ne le croient, et c'est leurs déchirures qu'elle éclaire. Par étapes, d'abord des regards, puis des mots balbutiés, on découvre la douleur de l'épouse du directeur à jouer avec celle qui fut sa rivale jadis. Ou la souffrance de sa fille Inès, d'être à ce point méprisée : elle n'est pas une bonne comédienne, d'accord, elle le sait et en pleure de rage et de chagrin. Mais est-ce une raison pour la dédaigner ainsi ?

La caméra danse, valse, tourbillonne. Une caméra omniprésente suit un personnage qui fonce des coulisses à la scène pour en cueillir un autre qui suit le parcours inverse. Dans la troupe, chacun joue plusieurs rôles et accomplit plusieurs tâches : la panique surgit, par instants. C'est à qui soutiendra l'autre ou l'invectivera, mais le plus silencieusement possible, afin de ne pas gâcher la joie des spectateurs qui voient, soudain, descendre des cintres un lustre fait de verres de vodka dont s'emparent les convives de La Noce : « Davaï, davaï ». Parfois, la représentation se déroule sans encombre, mais il suffit d'une corde mal serrée pour qu'une danseuse tombe du ciel sur la piste devant des spectateurs dont l'enthousiasme se fige.

Extrait

Le patron de la troupe dirige son interprète et épouse : « Vas-y, joue ! Je ne sens pas ta déraison, ta fièvre. Je ne sens rien... Tu veux que je te dise : le mec de L'Ours, il est fatigué, tu comprends ? Des femmes, de son travail, des verstes qu'il a parcourues, de parler, d'argumenter, de demander de l'argent... Fatigué de vivre, aussi : le fait qu'il parle de duel, ce n'est pas rien, non ? Et sa fatigue lui donne des envies de meurtre ou de suicide. S'il tombe amoureux de cette femme, ce n'est pas parce qu'elle est séduisante, il n'en a plus rien à foutre ! C'est parce qu'elle est folle, dérangée, parce qu'elle a, elle aussi, envie de mourir !... Regarde-moi dans les yeux ! Raidis-toi... Je veux du feu, des flammes... » .

Distribution

  • Adèle Haenel : Mona
  • Marc Barbé : Monsieur Déloyal
  • Lola Dueñas : Lola
  • Inès Fehner : Inès
  • François Fehner : François
  • Marion Bouvarel : Marion
  • Patrick d'Assumçao : l'amant de Marion
  • Vincent Schmitt : Le médecin échographe

Fiche technique

  • Réalisation : Léa Fehner
  • Scénario : Léa Fehner, Catherine Paillé et Brigitte Sy
  • Photographie : Julien Poupard
  • Musique : Philippe Cataix
  • Montage : Julien Chigot
  • Production : Philippe Liégeois
  • Société de production : Bus Films
  • Durée : 150 minutes
  • Date de sortie : 16 mars 2016
Récompense
  • Festival du film de Cabourg 2016 : Swann d'or du meilleur film


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