Un barrage contre le Pacifique (2008)

De Cinéann.

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Un barrage contre le Pacifique film franco-belge réalisé par Rithy Panh et sorti en 2008.

Sommaire

Analyse critique

En Indochine française, au début des années 1930, une veuve, madame Dufresne, s’évertue à reconstruire des barrages pour protéger ses rizières des typhons de la Mer de Chine (qu’elle s’obstine à appeler océan Pacifique) tandis que ses enfants Joseph et Suzanne ne songent qu’à fuir leur misérable existence dans le bungalow familial planté au beau milieu de plaines marécageuses insalubres.

Rithy Panh réalise un film modeste, hétéroclite, en partie à cause de peu de moyens financiers dont il a disposé. Pas d'exotisme clinquant, de grand spectacle ni même de suspense, alors que le récit s'y prête. Pas de scènes en ville, puisque la scrupuleuse reconstitution historique auquel il se livre aurait été trop couteuse à tourner dans une grande métropole asiatique.

Le film a beau avoir été tourné sur les lieux de l'histoire originale et s'intéresser de près au sort des paysans autochtones, les moments les plus réussis sont les scènes intimes: sur la terrasse de la maison domaniale ou celle d'un hôtel-restaurant à proximité. Le délitement irréversible de la cellule familiale s'impose alors comme le motif le plus finement traité. La mère se consume, ruinée, révoltée par son sort autant que par la réalité sordide du colonialisme, jalouse et folle à la fois de ses deux beaux enfants. Le fils et sa soeur cadette rongent leur frein, entre langueur sexuelle et menaces de départ.

La corruption, plaie de beaucoup de pays encore aujourd'hui (dont sans doute le cambodge de Rithy Panh ) est un des thèmes sur lequel insiste le réalisateur. Le rêve civilisateur de l'administration coloniale est pourri par la vénalité des fonctionnaires et la cruauté des militaires. Le riche planteur, rejeton d'une dynastie d'hommes d'affaires chinois devient ainsi le point d'intersection des fantasmes des colons, à la fois excités et révulsés par la perspective du métissage, et des colonisés qui voient dans le planteur une incarnation plus proche, mais tout aussi redoutable des forces qui les exploitent. Monsieur Jo tente d'acheter les charmes de Suzanne en lui faisant présent d'un gros diamant souillé par un crapaud, imparfait. Même la lutte de la mère pour son autonomie est salie par son avidité qui lui fait sacrifier sa fille.

La relation sulfureuse entre Marguerite (Suzanne dans la fiction) et le riche planteur chinois, relation pathétiquement instrumentalisée par la mère, prend une réelle densité. Les deux personnages étaient des gravures publicitaires dans la version d'Annaud. Ils véhiculent ici, chacun à sa manière, une imperfection, un inachèvement troublants. La superbe Astrid Bergès-Frisbey est la révélation du film.

Même si le choix d'Isabelle Huppert incarnant la mère n'est pas forcément le plus heureux (on imaginerait une actrice plus rustique), son jeu reste sublime, « durassien », et fait merveille, à la faveur d'une notation caractéristique de l'écrivain. Ainsi cet aplomb désespéré quand la mère dénombre les fautes d'orthographe de son fils, affirmant que l'orthographe est la clé de toute réussite, elle qui s'est épuisée à écrire, des années durant, des suppliques aux autorités coloniales, sans la moindre faute ni le moindre succès.

Mais Rithy Panh ne réussit pas complétement son pari: iltransforme la cruauté de Duras en un discours politiquement correct. Car ce qui manque le plus à cette seconde adaptation du roman c’est la moiteur et le trouble qui imprègnent le roman, la sorte de crasse physique et morale qui colle aux personnages, ici toujours impeccablement habillés, peignés et maquillés. Bref, il manque le venin qui fait la force de l’écriture de Duras.

Déclarations

Ma rencontre avec Marguerite Duras s’est faite par le cinéma : « Hiroshima mon amour », magnifique film réalisé par Alain Resnais. Cette rencontre était rendue possible à travers une sensibilité commune vis-à-vis de la souffrance et de la guerre. L’univers et les grands thèmes de l’oeuvre de Duras se trouvent déjà dans « Un barrage contre le Pacifique », comme dans une partition de jeunesse. C’est dans ce livre qu’elle exprime le plus précisément ses engagements anticolonialistes. Ce qui me touche infiniment dans son travail, c’est qu’il est à fois fiction et documentaire. Duras a vécu l’histoire du « Barrage », et elle en a fait un roman. Avec la liberté de la fiction, elle parle de la réalité et lui confère une portée symbolique universelle, accessible à tous. J’aime beaucoup cette manière de respecter la réalité tout en la transcendant. Avec cette adaptation, j’ai voulu tourner un film ouvert, généreux, populaire, à l’image du roman de Duras : un drame familial, une histoire sentimentale, et aussi une description sans concession du système colonial.Rithy Panh

Il s’est passé quelque chose au moment des repérages. Nous avons recherché l’emplacement de la concession de Madame Donnadieu (mère de Marguerite Duras), près de Ream dans la province de Kompong Som. Et voilà que nous avons découvert que ce qui paraissait un rêve insensé en 1930: construire un barrage contre le Pacifique pour protéger les rizières, était en réalité un projet visionnaire, puisque aujourd’hui, en 2008, il existe sur ce site un polder, et que la production de riz y est trois fois plus élevée que dans les autres rizières de la région. Pour moi, cela a été comme un signe. Si je n’avais pas pu tourner là, je n’aurais pas fait le film. Il y avait une rivière, des vieux qui avaient connu Duras jeune, qui avaient vu Joseph chasser avec son fusil à deux coups. Ce lieu a nourri mon imaginaire, en inscrivant l’histoire dans la symbolique de la résistance, de la germination et de la transmission. Ce qui par un jeu de correspondances me renvoyait à mon premier film, « Les gens de la rizière ». Duras s’attache à l’être, à l’humain. Comme moi dans mes films. J’ai donc collé à mes personnages, qui vivent en constante résonance avec la nature. Ce film, c’est la mère et la mer. La mère et la terre. Un combat contre les éléments qui menacent de détruire la rizière, un combat contre les gens du cadastre qui menacent de voler les terres. Il s’agissait d’être en phase avec la matière, de rester dans cette construction en miroir, de laisser le dehors pénétrer le dedans, comme dans les maisons cambodgiennes traditionnelles, où il n’y a pas de vitres, pour laisser circuler les forces invisibles.Rithy Panh

L’histoire de villages qui se révoltent contre les fonctionnaires du cadastre et qui sont brûlés en représailles est vraie, le « village des maudits ». Elle a été racontée par un romancier cambodgien des années 70 et elle est bien connue au Cambodge. La période coloniale n’a pas été aussi idyllique que l’imagerie exotique de l’époque voulait le faire croire. C’était avant tout un système d’exploitation des ressources d’une région par les représentants d’une puissance extérieure. Dans le film comme dans le livre, la mère est, à cause de ses conditions de vie difficiles, plus proche des Cambodgiens que des Blancs. Et puis c’est une idéaliste. Elle est institutrice, elle a cru à la propagande de la mission civilisatrice de la colonie, cette propagande développée avec l’Exposition coloniale, et destinée à recruter justement des instituteurs et des petits fonctionnaires. Mais la réalité de la colonie c’est le profit et l’exploitation, c’est le contraire de la civilisation.

La mère combat pour défendre son idéal humaniste, même s’il est inscrit dans le paradoxe colonial et correspond à la mentalité de l’époque. Et c’est à cause de cet idéalisme qu’elle touche le coeur des paysans, qui veulent aussi croire en un avenir possible pour leurs enfants. Et aujourd’hui encore, dans la plaine de Ream, son souvenir ne s’est pas effacé de la mémoire collective. On désigne encore sa terre avec respect comme « les rizières de la dame blanche ».Rithy Panh

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Dans l'exercice de l'adaptation littéraire, au-delà des apparences genre extrêmement codifié lui aussi, Rithy Panh fait montre d'une intelligence et d'une sensibilité qui offrent à son Barrage contre le Pacifique de surmonter un relatif manque de moyens financiers, sanctionné surtout par l'impasse obligée faite sur la ville où Duras situait une partie essentielle de l'action de son roman. Le film de Rithy Panh, porté par une Isabelle Huppert consumée par un feu intérieur qui est autant celui de l'actrice, qu'il éclaire et fait flamboyer, que celui de la mère, qui la ronge, puise ses racines dans une terre dont il exalte la beauté fragile et dont il sublime le destin insensé des enfants, soumis depuis des décennies à l'injustice et à la barbarie. Le film tout entier vibre de cet amour débordant et de cette colère qui ne se contient pas. ( Pascal Mérigeau dans Le Nouvel Obs )

Distribution

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