Une affaire de famille

De Cinéann.

Version du 14 décembre 2018 à 13:23 par MariAnn (discuter | contributions)
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Une affaire de famille (万引き家族, Manbiki kazoku) film japonais de Hirokazu Kore-eda, sorti en 2018

Analyse critique

Aux premiers plans, sur le visage d'un beau petit garçon aux cheveux longs, dans un supermarché, on ne voit que la comédie presque burlesque du vol à l'étalage. Shota fait glisser des sachets de nourriture industrielle dans son sac à dos pendant qu'Osamu qui pourrait bien être son père, fait écran. Sur le chemin qui les ramène chez eux avec leur butin, ils aperçoivent une petite fille seule, dans le froid, à l'extérieur d'un appartement. Ils lui proposent à manger, finissent par la ramener dans leur maison, un pavillon d'une pièce, coincé dans un petit jardin minable.Là vivent aussi une vieille femme, Nobuyo, la compagne d'Osamu et une très jeune et jolie Jeune fille. Aki. S'engage alors un débat emprunté à Victor Hugo sur le devoir ou non de garder l'enfant, nommée Juri, au sein de cette famille dont aucun des membres n'est en règle au regard de la loi. D’abord réticente, l’épouse d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent.

La famille du titre français vit, entre autres, des larcins dans les magasins qu'évoque le titre international Shoplifters (« voleurs à l'étalage »). Une affaire de famille fait de cette tribu minuscule le lieu de l'affrontement entre la règle sociale et l'exigence de Justice, entre les interdits et l'assouvissement des désirs. De la révélation de cette petite communauté cachée dans les marges de la société japonaise à son explosion, Hirokazu Kore-eda construit un récit rigoureux fait de dévoilements.

Comme il le fera tout au long du film, Kore-eda offre cette situation et son dénouement à ses personnages afin qu'ils nourrissent leur humanité, leur complexité. Ces rebondissements romanesques, parfois mélodramatiques, cessent très vite d'être des éléments de fiction pour devenir des événements qui frappent les proches que nous sont devenus les membres du clan Shibata.

On trouve dans Une affaire de famille, l'attention aux visages, la faculté de capter les gestes enfantins, le regard serein sur l'agencement à la fois étouffant et harmonieux des cités Japonaises, les traits récurrents de l'univers du metteur en scène de Nobody Knows et Still Walking. Ils sont ici emportes dans un mouvement plus ample.

En hiver, l'intérieur minuscule du pavillon est une espèce de garenne où bouillonnent les conflits, chichement éclairée. Quand arrive la belle saison, il devient un modeste palais des plaisirs pour les petits comme pour les grands, baigné d'une lumière qui exalte le moindre geste quotidien. Une affaire de famille culmine en son milieu par une journée à la plage, un moment de grâce où l'utopie et la réalité se confondent. Mais cette dernière refuse de se soumettre aux désirs des humbles et bientôt, la justice, le passé, la maladie vont se rappeler au souvenir des Shibata

C'est dans dernier tiers du film que se fait entendre la colère de Kore-eda. Une affaire de famille reste juste au bout un film sans méchants. Policiers, travailleurs sociaux ne font que leur travail. Mais ils sont employés à broyer, avec les meilleures intentions, les vies fragiles de cette famille. Ce désastre déchire d'autant plus violemment que les acteurs qu'a choisis le cinéaste sont uniformément magnifiques. On avait vu Kirin KiKi, la grand-mère, dans Les Délices de Tokyo, de Naomi Kawase, ou Lily Franky, le père, dans Tel père, tel fils de Kore-eda, dont le thème, l'échange de deux enfants d'une classe sociale à l'autre, préfigurait celui d'Une affaire de famille, on découvre la force héroïque d'Ando Sakura dans le rôle de cette mère qui n'en est pas tout à fait une.

Parce que des secrets sont mis au jour, surtout parce que Kore-eda ne tient rien pour acquis, ni la psychologie des gens qu'il filme ni les rapports de force. Il filme l'œuvre de la vie et du temps sur ses personnages, adultes et enfants, façonnés aussi bien par les coups que leur porte le monde qui les entoure que par les liens complexes qui les rassemblent.

Hirokazu Kore-eda dit qu'il se sent beaucoup plus proche de Ken Loach que de Yashujiro Ozu, auquel on l'assimile souvent. Mais là où Loach organise la vie de ses personnages autour des causes pour lesquelles il se bat, Kore-eda procède avec une finesse qui rend, au départ, presque imperceptible, le contre-chant politique qui accompagne l'épopée minuscule du clan Shibata. Ce n'est qu'après le dernier plan déchirant du film qu'on prend tout à fait conscience de cette dimension.

« Kore-eda ne monte pas sur les tréteaux, ne brandit aucun drapeau militant, ne hurle pas sa vision politiquement incorrecte de la famille : il se contente de la montrer patiemment, tranquillement, avec beaucoup de précision et de retenue, et parvient ainsi à un degré maximal d’émotion et de vérité humaine. Une affaire de famille, c’est du vitriol socio-politique dans un étui de satin ultra-élégant. »
Serge Kaganski, Les Inrockuptibles, 14 mai 2018

Accueil au Japon

Alors que les films dénonçant la réalité sociale sont courants en Europe et même sur le continent américain, l'accueil au Japon a été beaucoup plus polémique, même et peut-être surtout en raison de l'attribution de la palme d'Or à Cannes.

Ce film est l'un des plus gros succès du box-office depuis des décennies pour un film japonais (hors films d'animation). Une affaire de famille, dès sa sortie, en juin, séduit des millions de spectateurs. Mais des critiques virulentes pour cette œuvre s'attardant sur les liens familiaux tissés au fil de petites voyouteries, et soulevant des interrogations sur les dures conditions de travail et les limites de l'aide sociale au ]apon.

Le réalisateur a beaucoup travaillé dans des centres d'accueil pour enfants maltraités. Il a rencontré des familles vivant dans des conditions matérielles difficiles. D'après le ministère des affaires sociales, 16 % des enfants vivent au sein de familles pauvres, dont les moyens à disposition ne dépassent pas la moitié du revenu médian, et parmi ces familles, plus de la moitié sont monoparentales, le plus souvent une mère avec ses enfants.

Sur le fond, le film dénonce l'absence d'aides substantielles pour les salariés victimes d'un accident du travail. C'est une critique des politiques économiques et des réformes du monde du travail menées par le gouvernement du premier ministre, Shinzo Abe. A travers le personnage de la mère, qui perd son emploi, le réalisateur rappelle que près de 40 % des travailleurs nippons sont en situation précaire.

Sur les réseaux sociaux, Hirokazu Kore-eda s'est vu reprocher d'avoir « décrit la honte du Japon »et de « promouvoir les activités criminelles ».

Les critiques ne se sont pas limitées au thème du film et ont été exacerbées par les rapports compliqués du réalisateur avec le gouvernement Abe. Hirokazu Kore-eda a plusieurs fois affiché son opposition aux politiques en place. Il a participé à des manifestations contre !a loi de 2013 autorisant le Japon à intervenir militairement en appui d'un allié à l'étranger. Il a ouvertement critiqué le Parti libéral-démocrate, le PLD, au pouvoir, pour avoir exercé des pressions sur les médias japonais à l'approche de différents scrutins.

Le chef du gouvernement, pourtant prompt à congratuler tout Japonais rencontrant le moindre succès à l'international, n'a pas daigné féliciter le réalisateur pour la Palme d'or obtenue à Cannes. M. Kore-eda a en conséquence refusé une invitation du ministre de l'Éducation, Yoshimasa Hayashi, à une réception à son ministère pour célébrer cette distinction.

Son attitude lui a valu les applaudissements d'une partie de l'opinion, mais surtout la vindicte de l'extrême droite, qui lui a reproché de snober les autorités alors qu'il a bénéficié d'une subvention de 20 millions de yens (156 ooo euros) de l'agence des affaires culturelles, qui dépend du ministère de l'éducation.

M. Kore-eda déplorait par ailleurs « la tendance du public japonais à considérer une subvention comme une forme de "charité publique" », rappelant qu'en Europe l'octroi de financements publics n'interdit pas de faire des films critiquant les autorités. « La culture va mourir si l'obéissance au pouvoir devient une condition pour bénéficier d'aides publiques. »

Distribution

  • Kirin Kiki : Hatsue Shibata
  • Lily Franky : Osamu Shibata
  • Sôsuke Ikematsu : 4 ban-san
  • Sakura Andô : Nobuyo Shibata

Fiche technique

  • Titre original : 万引き家族, Manbiki kazoku
  • Titre international : Shoplifters (voleurs à l'étalage )
  • Réalisation et scénario : Hirokazu Kore-eda
  • Photographie : Ryūto Kondō
  • Montage : Hirokazu Kore-eda
  • Musique : Haruomi Hosono
  • Durée : 121 minutes
  • Dates de sortie : 13 mai 2018 (Festival de Cannes 2018)
    • Japon : 8 juin 2018
    • France, sortie nationale : 12 décembre 2018

Récompenses

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