Un film nécessaire : « Une affaire d’État » réalisé par Éric Valette
Le film inspiré du livre de Dominique Manotti « Nos fantastiques années fric » est un polar : film policier dans lequel des trafiquants d’armes, le château élyséen et ses conseillers se trouvent impliqués dans les lointains rapports de la France avec l’Afrique … Cela aurait pu être un sujet de cinéma-vérité : or, le film tombe « à côté » quant à la dénonciation des mœurs politiques barbouzardes de l’éternel métropolitain rayonnant sur son ex-empire. Le « flop » n’est pas anodin :la critique des années frics des années 80 semble juste … Que dit le « Canard enchaîné » qui hésite à flinguer ce polar malin ? « Ce film d’Eric Valette est bâti sur une intrigue ingénieuse qui fait écho à des affaires réelles … », les acteurs étant décrits comme parfaits dont « Thierry Frémont qui porte à lui seul le film et son ambiguïté …
Que la critique du bon « Canard » soit plus acerbe car si le film mérite d’être vu, il est un regard sur l’Afrique, une manière de vivre en Afrique, une Afrique qui doit être dénoncée au sortir d’une analyse plus fine !
Le film : des politiciens véreux, véreux et maladroits, fascinés par leur place dans l’histoire politicienne qu’ils tissent jour après jour, se laissent piéger par le jeu de rôle imbécile que leur intelligence déviante assèche de toute humanité, de toute compréhension de ce qu’est le rôle de la France dans l’Histoire. Si ce film se rit de ces cow-boys qui, au plus haut niveau de l’état, se jouent l’air de la grande écriture de l’Histoire, alors il faut voir ce film et rire ! Les références aux faits réels sont là, un conseiller qui ressemble au sinistre Dumas-Grossouvre, un Président qui a les clignements et les rictus de François Mitterrand …Et c’est le malaise et l’ambiguïté qui l’emportent sur la description de faits supposés réels. Reprenons les faits dans le film : une bande de malfrats proche du château élyséen des années 80 a perverti la politique africaine …Cette vérité est acceptable si elle est confrontée à la politique qui a existé, sans ambiguïté vis-à-vis de l’apartheid, essayant de renforcer l’espace démocratique, politique ambitieuse comme en ont été les témoins Nelson Mandela, Mikhaïl Gorbatchev, Yasser Arafat et Itzhak Rabin … En dépit de pouvoirs en Afrique difficiles, en dépit des réseaux foccardiens, pasqualisés, chiraquisés, néo-gaullistes et giscardiens. Mais, dans le film, les déstabilisations géopolitiques essentielles disparaissent en déplaçant les faits dans l’espace et dans le temps :
Dans l’espace
Des militaires sont pris en otage aux confins de l’ex-Zaïre, ex-Congo belge aujourd’hui la République Démocratique du Congo. Or, l’épicentre du pré carré français se situe au Congo-Brazzaville, au Gabon, voire en Angola : c’est là que se joue le contrôle du pétrole et de l’Afrique du Sud : le drame aurait gagné en intensité si l’Histoire n’avait pas été tronquée ; la complexité qui en aurait résulté aurait permis de dénoncer avec plus de sévérité l’amateurisme des conseillers occultes. On préféré une petite histoire, plus malléable avec des contre-pieds certes plaisants ; mais, cette inaptitude à coller aux faits historiques avec rigueur en dit plus que ce que l’on veut bien le dire. L’essentiel de l’action qui concerne les rapports avec l’Afrique se passe à Paris, dans un monde particulier : ça tourne autour de l’Afrique, plus exactement du Zaïre, espace abstrait sans profondeur, banal dans sa turpitude, sans Histoire, le Zaïre où des militaires ont été pris en otage. Le mot Zaïre n’est jamais utilisé dans le film, un nom gommé. Peu importe ! Vit un Congo, un second Congo, jamais le Zaïre dont la capitale Kinshasa est citée: on parle des congolais, jamais des Zaïrois de Mobutu … Pourtant, à l’époque décrite dans le film, le terme Congo désigne un autre pays appelé aussi République Populaire du Congo, un pays qui se trouve sur la rive droite du fleuve Congo alors que le Zaïre ou RDC est sur la rive gauche… Après tout, l’histoire se fait dans des salons parisiens lieux du concret, de l’existence, la seule qui soit … Nul besoin d’être agrégée d’histoire comme Dominique Manotti pour comprendre cela ; on écrit l’Histoire, mieux on n’hésite pas à la réécrire puisqu’il s’agit d’un roman, une fiction, une fiction qui n’est pas neutre et qui ne doit égratigner que les uns, pas les autres.
Dans le temps
C’est évidemment dans les années 60-70 que l’Afrique Equatoriale post- coloniale française a représenté un enjeu principal pour la France avec un activisme inégalé. Ainsi, par exemple, au Congo Brazzaville, la France de Giscard aidée par les néo-gaullistes avait payé des mercenaires pour couper la voie de chemin de fer Brazzaville Pointe Noire, elle avait inondé, coulé, détruit les mines de potasses du Mayombe pour arriver à déstabiliser victorieusement le Congo-Brazzaville et les régimes qui n’étaient pas fiables : le Congo, pays riche par ses hommes et ses femmes, ses poètes, ses musiciens, ses peintres, pays où les errements de la France chiraquienne ne font aucun doute …Dans le film, les Africains sont des Congolais de la République Démocratique de Congo, non du Congo, et ce sont des rebelles cruels, des personnages troubles. Les seuls français qui apparaissent sont ceux d’un monde interlope : le personnage principal, mixte de Dumas et Grossouvre est un excellent baudet capable de porter toutes les infâmes perversions sans recourir à une imagination débordante : le personnage est très crédible … La véracité du personnage est un écran qui cache la réalité des associations Foccard De Gaulle, Foccard Pompidou, Foccard Pasqua Chirac, Poniatowski De Broglie Giscard, associations sulfureuses au service d’une idéologie qui caresse le rêve néo-colonial, néo impérial avec nostalgie et efficacité. Ces gens dans les années 70 ne s’ennuient pas avec une affaire d’otages : ils sont comptables, dans le cadre de l’affrontement Est-Ouest de la protection de la liberté en Afrique, ce qui évidemment ne les empêche pas défendre le régime d’apartheid de Rhodésie et de Johannesburg…
Et la distinction entre droite et gauche se mesure à ce que l’on donne à manger aux ouailles de ses supporters. Toutes les choses ne sont pas les mêmes par ailleurs : Mitterrand et Fabius en particulier combattirent le régime de l’apartheid. Ce déplacement géographique, RDC plutôt que Congo, ce déplacement dans le temps, se projeter dans les années 80 avant que les néo-marxistes Sassou et Dos Santos basculent officiellement du camp de l’Est à une alliance avec la confrérie de la droite française, déplacement caché, ces deux déplacements permettent de renforcer la thèse sous-jacente dans le film : l’échec et la médiocrité d’une alternative de la maison France dans ces années de rafistolage géostratégique sans grande ambition dans le concert mondial : seules les petites mains sont aux commandes sous-entendu dans la continuité de la malheureuse maison France. Mieux vaut avoir comme protagoniste le chef du Zaïre, Mobutu Sese Seko, c’est plus simple : il est possible de lui accrocher tous les remugles de l’histoire post-coloniale sans parler des « bamboulas congolais » qu’il commande …
Quel mauvais esprit m’envahit ? Le metteur en scène dit qu’il ne faut chercher dans ce film aucune intention politique. Il le dit : croyons le ! Alors essayons d’éclairer la sympathique innocence de Eric Valette : après tout, l’erreur vient peut-être du genre polar qui ne serait pas innocent.
Ambiguïté du film qui ne permet pas d’approcher la complexité de la réalité africaine. Gêne devant le microcosme décrit dans le film avec sa logique de polar qui construit les faits pour mieux alimenter le scandale : l’angle sous lequel est décrit le monde dans un roman noir alimente le malaise ; et, c’est bien le but de l’artiste que provoquer ce sentiment. Et s’il s’avérait que le roman noir soit un prolongement de la vie militante de Dominique Manotti comme le suggère sa biographie, il faut toute de suite dire l’impossibilité d’une telle entreprise. L’auteur n’est pas en cause. La nécessaire simplicité de l’action dans un film d’espionnage est en harmonie avec la gymnastique simple des acteurs bien réels du terrain.
Pour mieux comprendre cette notion, il faut rappeler le terrain sur lequel évoluent les acteurs de ce drame. Et pour cela, il faut se prendre de plein fouet la présence blanche en Afrique noire sans oublier ni la présence coloniale destructrice d’un ordre que les colons souvent ne comprenaient pas, sans oublier l’esclavage … En effet, les règles de ces dominations sont simples : les acteurs, bourreaux et victimes, colons et colonisés sont parfaitement connus, chacun selon sa place qui ne laisse justement aucune place pour les états d’âme … Les jeux de rôle étaient simples et pour réussir en Afrique pour un Européen, il suffisait de s’installer à la place que la crainte du blanc avait fini historiquement par désigner « naturellement ». : savoir bien jouer son rôle et c’est alors que le style polar devient infiniment suspect pour décrire l’Afrique. Aussi ingénieuse que soit l’intrigue du polar, elle est par essence réductrice. Aussi rebondissant, parfait, plaisant que soit le scénario du film « Une affaire d’état », il n’est pas la représentation des « voies du politique » en Afrique centrale à partir du moment où tout se passe à Paris ; et où l’activité pelliculaire continue de désigner le lieu, la capitale française, où les choses se passent pour l’Afrique Equatoriale …
Et cette simplication induit un simplisme comportemental. C’est là l’obstacle essentiel à l’écriture d’un polar sur l’Afrique, c’est que les codes simples du polar sont des codes facilement assimilés par des esprits simples souvent blancs vivant en Afrique. En effet, la maladie de la nostalgie coloniale particulièrement vivante au Portugal après la disparition de l’Empire colonial portugais a une variante chez quelques expatriés français en Afrique qui provoque chez eux une forme de transmutation en agent 007 : certains nostalgiques ont besoin d’être des agents au rapport dans les ambassades : le côté barbouze de l’universitaire-quincaillier de la place, voilà bien une continuité détestable, et le scénario est d’autant moins drôle que ces James Bond sont potentiellement dangereux. Chez eux, absence de culture, incapacité de lire leur passé, infichus d’être des acteurs positifs pour le pays qui les accueille comme pour leur propre pays. La représentation passéiste des rapports France-Afrique qu’ont ces acteurs atteint la sphère du pouvoir indistinctement. Idéologie conservatrice, réactionnaire, elle n’empêchera pas certains acteurs dits de gauche de croire à leurs balivernes : la rançon de la démocratie, c’est tout de même l’ancrage de l’élu de base dans le terroir jusqu’à épuisement de l’heureux élu qui ne favorise pas le travail des neurones et hors de chez lui cela le projette très vite dans un exotisme où il n’est guère laissé de place à l’esprit critique. Et, la cuisine des coups dans le cadre des relations franco-africaine fait saliver de nombreux petits maîtres dans leur petite maison. La maison close dans le film « Une affaire d’état » est un bon symbole fort qui doit être élargi hors du contexte réducteur du film, symbole sur lequel fantasme l’aréopage qui tournicote autour de la politique africaine. Sexe, fric et milieux interlopes.
« Nos fantastiques années fric »
Après avoir vu le film et trouver une biographie de Dominique Manotti sur Wikipédia, je viens de lire le livre qui inspira le scénario. La géographie qui porte le livre n’est pas l’Afrique Equatoriale, mais le l’Iran et le Liban. Trafic d’armes au Moyen Orient ou s’enrichir en finançant la guerre Iran-Irak : voilà le résumé du livre. Le jeu de quilles imbécile qui se joue est plus vraisemblable dans le livre : le moment, c’est l’ère mitterrandienne qui est ciblée sans référence forte aux agissements des prédécesseurs De Gaulle, Giscard et Chirac : le RPR est cité une fois … Le scénario est le même : au plus haut sommet de l’état, des manipulations imbéciles et la corruption de médiocres. Au fond, le discours demeure : rien de neuf dans le royaume du « grand roi soleil » où l’adoration enseignée du grand état qu’est la France, fait qu’à l’heure des malfrats de gauche au pouvoir, petite erreur de l’Histoire, la grandeur se transmue en intrigue digne d’un polar …
A quand un polar sur les cabinets noirs de De Gaulle, sur son incompréhension de l’exotique Indochine ? On ne touche pas à l’homme des « Indépendances » qui n’avait longtemps parlé que d’Autodétermination dans le cadre de la Communauté Française, qui n’avait invité aucun africain lors de la fameuse Conférence de Brazzaville, l’homme qui en 1960 face aux caméras, en présence du leader guinéen continuait d’« apporter la civilisation»à ce même leader, Sékou Touré qui en aurait eu « tant besoin quelques années plus tard »… Les politiques de droite et de gauche en France, les politiques africains gagneraient à ce qu’un débat sérieux s’installe sans grand déballage, un débat pacifié pour sortir du mauvais roman d’espionnage dans lequel ils se trouvent piégés et qui contribue à faire que les gens en France comme en Afrique sont pris en otage de façon permanente.
A quand la République et non le jeu de quelques apprentis sorciers ? A quand l’instruction des peuples ? A quand l’utilisation des média qui n’auraient pas comme tabous certaines pages sélectives de notre histoire pour en privilégier d’autres, dont la préoccupation serait au-delà du très grand talent qui transparaît dans le film, une place pour un enseignement juste des faits historiques, qui puisse donner lieu à débats ce que refuse Eric Valette bien logiquement, ne revendiquant que sa place d’artiste qu’on lui reconnaît et pour lequel on est admiratif. Allez voir le film de Eric Valette, mais que la petite musique du film ne vous fasse pas prendre des vessies pour des lanternes. La cible choisie dans le film, cible dont l’origine se trouve dans le livre, m’inspire une autre considération : les socialistes français seraient dans un espace-temps anhistorique. Seuls méritent d’être des acteurs à part entière de l’Histoire les pôles de la tradition bonaparto-gaullienne et de la tradition bonaparto-stalinienne : aller à saute-mouton sur la piétaille social-démocrate entre ces deux pôles est indispensable pour avoir une lecture de l’Histoire de France …
Pour la vélocité du récit, il valait mieux que Bornand, le personnage Dumas-Grossouvre, meurt, si possible violemment ! Pas seulement pour la vélocité du film ! En effet, la mort interdit comme suite à l’histoire, le ralliement au camp adverse : cela aurait brouillé le trait … Imaginez un article dans un grand quotidien régional où l’ancien ministre de Affaires étrangères de François Mitterrand, Roland Dumas s’oppose au candidat socialiste Lionel Jospin, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 ! Mais, c’est effectivement ce qui s’est passé : Dumas a écrit une diatribe contre Jospin dans le journal Sud-Ouest ! Le livre de Dominique Manotti fut écrit durant la gouvernance de Lionel Jospin : il est sorti en 2001. D Manotti vient de la gauche : écrire un réquisitoire aussi violent, qui tape juste sur les années Mitterrand à ce moment là, il faut beaucoup d’abnégation ou une lecture de l’histoire désespérée ; certes, elle n’adhère pas à la gestion socialiste post-mitterrandienne : quand les néo-communistes rencontrent les néo-gaullistes, quand un ex-socialo-communiste pleure catholiquement ses erreurs de jeunesse,évidemment hors du champ politique désormais, il arrive en Académie, faiseur tout de même du discours officiel en Sarkosie.
Au fond, le livre comme le film dénonce une gestion « patrimoniale » de l’état : la droite n’aurait pas le privilège d’une telle gestion ; pire, elle n’aurait pas l’écrasante préséance qui lui revient de droit dans ce domaine ! Cette préséance est étouffée : hormis le « Canard Enchaîné » transformé en « Bavard Impénitent » dans le livre de Dominique Manotti, trop rares sont les journaux qui ne bavardent pas mais qui parlent de façon sérieuse des affaires. Quelle place reste à l’écrit pour dire simplement la réalité des « voies du politique » dans le monde ? Qui plus est, les faiseurs d’images ne sont-ils pas plus importants aujourd’hui que les écrivains, journalistes, chercheurs ? Que viennent les Conrad et les André Gide de l’image ?
Est-il possible de refaire un film noir qui serait plus drôle ? Bien sûr que non ! Il est aussi bien entendu que la drôlerie vient du fait qu’on sait bien qu’on est à côté de la plaque dans un scénario très bien ficelé, qui est à l’écume des choses d’une vie et de faits bien réels : c’est à cette condition que la farce contenue dans ce film est acceptée : alors on accepte de se balader de situations grotesques en situation de plus en plus déjantées, qui flirtent au plus près avec la réalité. Un spectateur non averti ressort-il en se disant qu’il vient de voir une farce aussi amusante qu’un James Bond ? Il faut peut-être laisser le temps que le spectateur et le film « mûrissent » : l’ambitieux objectif de ces quelques lignes est d’accélérer le mûrissement. Mais, Eric Valette, reprenez des exterritorialités anglaises ou moscovites, et ne niez pas la réalité de l’Histoire Africaine.
Autour de l’Afrique, on voudrait refaire le film, mais alors un film rose, d’amour tendre avec Dominique Manotti quand elle travaille comme une historienne pour écrire dans le présent en pensant un avenir meilleur. En effet, il faut peut-être commencer à imaginer cet avenir pour qu’il devienne possible, même s’il est indispensable de solder les erreurs et les crimes du passé par des romans drôles comme ont su le faire déjà de nombreux écrivains africains, par des romans vraiment noirs à la façon d’un Emmanuel Dongala. Il reste à écrire un roman rose sur fond d’une Afrique Noire. En attendant, ne pas faire parler une Afrique avec la voix monocorde du désespoir qui ne lui est pas fatalement lié !
Le livre de Dominique Manotti « Nos fantastiques années fric », le film d’Eric Valette «Une affaire d’état », à lire et voir avec modération.