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Feux rouges film français, réalisé par Cédric Kahn et sorti en 2004.

Analyse

Paris, l'été, un week-end de grand départ. Antoine se réjouit de retrouver sa femme Hélène pour partir chercher leurs enfants en colonie de vacances dans le dans le Sud-Ouest.de la France. Elle est en retard, il boit en l'attendant. Dans la voiture, exaspéré par la chaleur et les embouteillages, Antoine décide de quitter l'autoroute et s'arrête encore dans un bar. Sous l'excitation de l'alcool, il se met à conduire de plus en plus dangereusement. Le couple se dispute violemment. Hélène décide de partir à pied, seule dans la nuit. La police est à la poursuite d'un criminel en cavale. Antoine, à la recherche de sa femme, croise la route d'un étrange individu.

Antoine a la tête d'un Français dit moyen, visage où la bonhomie peut soudain se craqueler sous les coups de l'angoisse. Il attend sa femme, qui finit par arriver, très en retard, elle a la classe faussement lisse de Carole Bouquet. La première scène entre ces deux figures familières, presque archétypales, distille ce qu'il faut de malaise pour embarquer le spectateur dans un road-movie dans la France profonde de Simenon. Le trajet sera plus long que prévu, et coupé en deux par un incident qui prend les proportions d'un incendie. Dès leurs premiers échanges aigres-doux, on comprend qu'entre Monsieur et Madame, les feux d'un amour usé menaçaient de se réduire en mornes braises. Un verre suivant l'autre et les doubles whiskies relayant la bière, on voit les feux de l'alcool attiser chez Darroussin quelque chose comme un grand coup de gueule intérieur contre un monde qui le bafoue, contre sa femme en premier. Que s'extériorise cette révolte sourde et qu'elle trouve un répondant brutal, voilà le tournant de l'histoire.

Excédée par Antoine, la femme disparaît. Mais c'est au mari à la dérive que s'intéresse Cédric Kahn, comme le faisait Georges Simenon dans le roman dont le film est adapté, et dans la plupart de ses romans, policiers ou non. Kahn aime les types qui vont dans le mur avec une obstination qui les rend féroces, comme les personnages de L'Ennui et ceux de Roberto Succo. Le cinéaste ne les invente pas, il leur insuffle pourtant une même énergie désespérée. Ainsi l'homme banal de Feux rouges devient une bête traquée, roulant sur ce qui ressemble de plus en plus à un film noir américain, façon David Lynch.

Le style est frontal, obsédant et nuancé, on avance parfois sur un fil mince. La trace la plus singulière en sera cette longue séquence de coups de téléphone donnés par Antoine hagard dans un restaurant de village, au bout d'une nuit confuse. Entre-temps, la rencontre du mari bourré avec une autre bête traquée, un vrai fugitif, aura mis le film sur des rails plus conventionnels.

Le personnage d’Antoine, à partir du moment ou il boit, c’est à dire qu’il franchit une limite, exprime son envie de « sortir des rails », d’échapper un peu à un cadre de vie banal et étouffant . De ce point de vue, l’étrange aventure qui va survenir à Antoine est comme un accomplissement au pied de la lettre de ce désir de dérailler qui tient aussi à un désir de destruction, la fameuse pulsion de mort. On retrouve le conflit entre le besoin d’ordre, de sécurité et le désir inverse d’aventure, de destruction.

Toute cette logique du déraillement, du dérapage repose ici sur le rapport fondamental à l’alcool. C’est que l’alcool, chez Antoine, est l’opérateur de la désinhibition morale, la porte ouverte au chemin de la liberté et de la transgression. Et par là même de l’angoisse. C’est ici qu’intervient l’épisode du criminel évadé de prison, qu’Antoine recueille dans sa voiture. Ce personnage, sorte de Roberto Succo, renvoie en miroir au propre désir d’évasion d’Antoine, de rejet de la loi, il accomplit son fantasme de se livrer au mal et à la destruction. Kahn se montre inspirée dans sa façon de rendre sensible cet état d’ivresse, ainsi les scènes d’intérieur voiture reconstituées en studio avec en surimpression les lumières floues brouillées des autres véhicules, le leitmotiv lancinant de la route et des bandes blanches, une accélération du montage traduisant la fébrilité accrue du personnage.

A partir de l’événement traumatique de la disparition de sa femme, la réalité perd ses assises et son fondement pour Antoine. Elle devient à la fois indéchiffrable et menaçante. La mise en scène traduit l’état d’angoisse, au sens presque premier du terme de sensation de resserrement, le cadre se referme, le montage se fait plus nerveux, les mouvements de caméra plus fébriles. On retrouve là une dynamique particulière au cinéma de Cédric Kahn : un personnage, subitement privé d’ancrage et d’attache, se retrouve lancé dans un engrenage infernal, un mouvement fatal en forme de chute dans un précipice.

L’angoisse est le principe moteur du récit, c'est une perte qui suscite une réaction de panique et enclenche un mouvement de recherche, c’est un vide subi qui engage les personnages dans une sorte de vertige. La réalité perd ses assises stables et familières, le sol se dérobe sous les pieds, et le personnage se voit plongé dans un mouvement sans fin et sans fond, qui semble être celui là même qui anime le processus créatif de Cédric Kahn lorsqu’il dit : « Je fais des films pour savoir pourquoi je les fais ». Définition type de l’angoisse, dont le propre est d’être sans objet, mais qui pousse à l’action.

Distribution

  • Jean-Pierre Darroussin? : Antoine
  • Carole Bouquet? : Hélène
  • Vincent Deniard : l'homme en cavale
  • Charline Paul : la serveuse du café
  • Jean-Pierre Gos : l'inspecteur
  • Damien Givelet : Journaliste

Fiche technique

  • Réalisation : Cédric Kahn
  • Scénario : Cédric Kahn, Laurence Ferreira Barbosa, Gilles Marchand, d'après le roman homonyme de Georges Simenon
  • Production : Patrick Godeau
  • Image : Patrick Blossier
  • Montage : Yann Dedet
  • Durée : 106 minutes (1 h 46)
  • Date de sortie : 3 mars 2004
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