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Bowling for Colombine est un film documentaire américain du réalisateur Michael Moore, sorti dans les salles aux États-Unis le 11 octobre 2002?. Le film a reçu le Grand Prix au Festival de Cannes en 2002 et le César du meilleur film étranger en 2003.

Analyse

Ce documentaire est une étude critique de la culture des armes à feu vendus en libre-service aux États-Unis et tente de répondre à cette question : pourquoi le nombre d'homicides par arme à feu y est beaucoup plus élevé que dans les autres pays. Le titre fait référence au Massacre du Lycée de Columbine en 1999 où des dizaines de lycéens avaient été assassinés par deux de leurs camarades.

Michael Moore mène une enquête sur la violence provoquée par les armes à feu aux Etats-Unis. Son point de départ va être la tragédie du lycée Columbine dans le Colorado en 1999, où des dizaines de lycéens avaient alors été assassinés par deux de leurs camarades. Il va ensuite mettre à jour de faits divers plus ou moins inquiétants ayant rapport avec les armes à feu en Amérique.

Ce film tend à dévoiler, dans un patchwork d’images, de caméra portée et d’extraits médiatiques, la peur ambiante aux Etats-Unis. Michael Moore s’oriente en prenant comme point de départ le carnage de la Columbus High School (le 20 avril 1999, deux étudiants massacraient froidement une quinzaine de leurs camarades). Il met en évidence le climat de peur, qu’il attribue au port d’arme légalisé et plus généralement à la culture américaine. Elle prônerait la défense personnelle sans y faire intervenir l'État. Après s’être intéressé aux personnes rattachées de près ou de loin au carnage, il en cherche les causes profondes. Moore s’étendra tour à tour sur les médias, la société américaine, la grande distribution puis finalement sur Charlton Heston, le président de la NRA (National Rifle Association). « Explorant le même thème, sortit l'année suivante, Elephant? de Gus Van Sant? se plaça du côté de la fiction. Avec un film « centripète concentré spatialement et temporellement dans le noyau du fait divers », Van Sant fit un film sur « le comment de l'événement. » Michael Moore s'est emparé de cette tragédie pour déployer une interrogation plus vaste. Le pourquoi. Un documentaire centrifuge s'étendant à la nature profonde de la société américaine. La temporalité y est réduite à l’essentiel. Notons qu’aucun des deux n’y trouva une explication simple. Des causes, pas de sens.

Le carnage n’est qu’un alibi pour Michael Moore. Il aurait pu prendre n’importe quelle tuerie. Le choix n'est pourtant pas anodin : des adolescents tuant d'autres jeunes dans un établissement scolaire est, non moins tragique mais bien plus édifiant qu'un aliéné tirant dans une quelconque foule. Nul besoin de comparaison ici, ce n'est pas le propos. Les choix de Bowling for Columbine sont ceux d'un réalisateur qui a conscience des effets que peut avoir le cinéma sur les masses. La « méthode Moore », qui s'exprime déjà depuis quelques films, se destine à tous, surtout « toi ». Je m'explique : la cible, c'est la masse (« tout le monde ») et plus particulièrement chaque personne qui la compose, personnellement (« surtout toi »). L’aspect connotatif du message est très présent dans ce film.

Le style de Michael Moore

Présent dans chacun de ses films, le cinéaste américain, né à Flint (Michigan) en 1954?, parle avant tout de lui. Il témoigne d’une situation qu’il vit personnellement ou se questionne sur ce qui l’entoure. Avec Roger & Me?, il chercha le responsable des licenciements de sa ville natale. Pour The Big One? c’est le parcours promotionnel de son dernier livre qui fut le point de départ. Son personnage est subjectif, séducteur et stéréotypé. C’est avant tout un reporter de terrain utilisant la caméra comme arme, et l’image comme preuve.

Subjectif. Il mélange sans complexe opinion et information. La subjectivité affirmée de Michael Moore dérange. « À aucun moment, Michael Moore ne fait le moindre effort pour être objectif.» Pourtant, un documentaire est d’abord et avant tout, nous rappelle Richard Schickel, « un arrangement d’images non-fictionnelles, arrangées pour soutenir une idée préexistante de son réalisateur. » Il ajoute qu’il faudrait être « totalement stupide ou naïf pour imaginer que celui qui fait un documentaire aspire à la vérité la plus objective.»

Comparons avec les blogs sur Internet, également utilisée par Moore lui-même. Ce film est aux médias hypocrites ce que les blogs sont à la presse consensuelle. Ignacio Ramonet remarque à ce sujet que « (…) beaucoup de lecteurs préfèrent la subjectivité et la partialité assumées des bloggeurs à la fausse objectivité et à l’impartialité hypocrite d’une certaine presse.» Michael Moore n’hésite pas à donner son avis, utilise les faits en fonctions de ses intérêts et revendique son point de vue. Le spectateur l’accompagne de la même manière qu’un lecteur peut lire au jour le jour le blog de son auteur favori.

Séducteur. « La logique du séducteur : elle vise à diminuer la distance, et, procède comme si celle-ci était abolie ou n’avait plus d’importance.» Michael Moore est comme nous. Moore, c’est nous. Derrière la caméra, on voit avec ses yeux : c’est nous. Il se questionne en « je », à notre place. Devant : il est comme nous. Personnage de justicier social, un rien pataud, évidemment gros, comme plus de deux tiers des adultes américains, au look commun, casquette de base-ball sur la tête. On peut lui faire confiance, il est dans notre camp, nous, individus de classe moyenne. Qu’un orateur « inspire confiance », le cadrage du réel qu’il propose en sera d’autant plus acceptable, remarque Philippe Breton[12]. Le réalisateur l’a bien compris, et donne toutes les chances à son propos d’atteindre son public.

Stéréotypé. Moore offre aux Européens un plateau complet de stéréotypes. « Son Amérique a la violence et la cupidité, l'injustice sociale et la religiosité naïve, l'exploitation de la peur et la politique étrangère inepte que les Européens attendent d'un pays de cow-boys prêts à dégainer et de capitalistes », explique Courrier International, citant Newsweek. Mais il a également « l'énergie, l'irrévérence et le franc-parler que beaucoup d'Européens apprécient tant chez les Américains. » De plus, remarque l'hebdomadaire américain, « il est gros et porte une casquette de base-ball », complétant ainsi parfaitement le stéréotype de l'américain moyen nourri par beaucoup d'Européens. Stéréotypé ? Comme la publicité : il simplifie le message pour mieux le faire passer. C’est contestable, sans doute. C’est surtout efficace.

Plus que de l’histoire ou le personnage, c’est la « méthode Moore » que nous allons tenter de comprendre. « Moore est un propagandiste de haut niveau ». Est-ce exact ? Lieu n’est pas ici de démontrer la véracité ou l’obsolescence des faits évoqué dans Bowling for Columbine. La Toile est truffée de sites contestataires, de critiques les plus enflammées. Plus encore avec son dernier film, objet d’une médiatisation en partie provoquée, Michael Moore attire les compliments les plus chaleureux des uns, et les remarques les plus froides des autres. Ses films sont polémiques dans leur réalisation même. Mais en quoi sont-ils machiavéliques, comme certains ont pu le dire ?

Michael Moore répète qu'il fait des films pour qu'ils soient vus par le plus grand nombre. Dans ce dessein, il utilise les ressorts des médias de masses, de la publicité en particulier, pour captiver ses spectateurs. Publicité, clips-vidéo, humour, sketchs, sentimentalisme, images chocs, etc. Tout est bon pour éviter au spectateur de s’ennuyer. La structure choisie est en fourre-tout, comparable à l’émission Le Zapping de Canal+. Michael Moore à la télécommande, l’ensemble paraît hétérogène, passant du coq à l’âne. Et pourtant, tout comme Le Zapping, Michael Moore parle avec ses vidéos : ses images sont des mots, son dictionnaire est sa télévision.

Une séquence entière présente une liste des morts dus à la politique américaine de par le monde : famines, coups d’état, tueries, etc. Pas de commentaires. Des faits, des images, un rythme chronologique, et surtout une musique en opposition complète avec l’image. L’image est rapide, choquante et accablante : des morts, des blessés, du sang. La musique est lente, amusante et joyeuse : It’s A Wonderful World de Louis Armstrong. Cynique. L’effet de vérité n’en est pas moins fort : en jouant dans des registres différents, Michael Moore renforce d’une pierre deux coups, la musique et l’image. En fin de compte, son propos. Il attire l’attention. Il impose le recul. Il ne représente pas, il sublime.

Un sketch de Chris Rock est retenu dans Bowling for Columbine. L’humoriste remarque que si une balle coûtait cinq mille dollars, on y réfléchirait à deux fois avant de l’utiliser… Ici, c’est par le rire que Moore démontre un fait : des balles acquises si facilement ne peuvent qu’être utilisées qu’aisément. Il aurait pu dire que le prix des balles n’est pas assez élevé. Trop factuel. L’idée d’un homme réfléchissant à deux fois avant de tuer son ennemi est bien plus drôle… et convaincante. Une simple démonstration par l’absurde, en sorte.

Clip vidéo, sketch, mais aussi et surtout une argumentation solide et discrète. Michael Moore présente des faits : faire connaître, montrer et enfin défendre. De sorte que nous pouvons catégoriser sa méthode, si méthode il y a, en trois étapes : ll fait savoir, voir et valoir.

Faire savoir

À l’origine du questionnement, une arme offerte lors de l’ouverture d’un compte en banque. Plus qu’une simple coïncidence : le système économique néo-libéral semble être la cible cachée de tous les films de Michael Moore. Ainsi, avec Roger et Moi, il débusquait l'hypocrisie du PDG de Général Motors devant les licenciements, puis avec The Big One, il dénonçait les portées odieuses d'une mondialisation savamment programmée.

Il n’aborde cependant jamais le système économique de front. Il en montre ses conséquences, bien plus visuelles et fédératives. Il est en effet ardu de montrer un système, sa structure et ses principes. Cela demande une réflexion extrêmement approfondie. Rares ceux qui en ont le courage ou simplement l’envie. Il est bien plus aisé de s’imaginer victime d’une tuerie, qu’asservit à un système économique et social déficient. Voilà pourquoi Moore sort d’une banque le fusil sous le bras, questionnant non la banque, mais le fusil même. Non la cause, mais l’effet.

Après l’angle du film, au cadrage maintenant de se définir. La sélection des faits n’est pas innocente. L’argument de cadrage, qui « amplifie certains aspects qui méritent de l’être dans la réalité qui est présentée (et) minore d’autres aspects», est salutaire pour Moore. Nul besoin de démontrer quelque chose qui n’existe pas. Michael Moore fait connaître sa vision personnelle, donc singulière et respectable. Pourtant, en cadrant le réel à sa façon, il dévalorise toute opinion dissidente, ou, pire, l’annihile. Tous les Américains ont peur ?

Comment faire connaître son point de vue ? Nous l’avons vu : en sympathisant avec son auditoire, en l’intéressant, en le divertissant. Encore faut-il prouver ce qu’on avance et surtout assurer que son public a bien compris. Qu’il retienne un message en sortant de la salle est aussi important. Nous verrons ci-après comment il prouve et accrédite. Avant cela, voyons comment il supprime toute possibilité de contradiction.

Tout l’art est de répondre à un avis contraire avant qu’il ne s’exprime, et ce de manière naturelle. Le public à l’impression d’entendre des propos contradictoires. C’est loin d’être le cas : ces avis divergents ne sont là que pour renforcer le propos. Prosaïquement, après avoir rencontré Marilyn Manson, Moore se reporte sur le bowling, se demandant si ce ne serait pas la cause première, détruisant par analogie toute critique vis-à-vis du chanteur. De comparaison en comparaison, il note que le bowling est joué dans d’autres pays, on y écoute d’ailleurs Marilyn Manson. Des films violents sont regardés à l’étranger. Petits à petit, il va démolir toute explications divergentes —les jeux vidéo, les divorces, la pauvreté, etc.— en démontrant par analogie la stupidité du propos. Après avoir déconsidéré par comparaison la violence de la société américaine à la violence nazie, il en arrive aux chiffres. Par ordre décroissant, le nombre annuel de tués par balles s’affiche en fonction des pays. En conclusion frappe l’énorme taux américain. Incompréhensible ? Toutes les causes ont été discréditées… Sauf celle de Michael Moore.

Faire voir

Pour faire voir quelque chose à quelqu’un, il faut s’assurer avoir le même regard que l’autre. Rien ne sert de montrer la lune à un aveugle. L’image montre, elle occupe le regard. Mais c’est au regard d’y trouver du sens. Michael Moore va dès lors s’occuper du regard du spectateur. Ce n’est qu’ensuite qu’il lui fera voir son point de vue. D’abord le regard ensuite l’image. Non pour montrer, mais pour démontrer.

Car un moment crucial surgit. Paradoxalement, c’est un intermède. La séquence la plus importante d’un point de vue argumentatif, mais aussi celle qui reflète au mieux la méthode Moore, est… un dessin animé ! Simple et amusant, mais caricatural et manichéen, il n’a rien à envier aux méthodes publicitaires.

Ce court moment distrait le téléspectateur tout en le faisant patienter. Il cherche à faire rire. Dans ce dessein Moore utilise un code partagé, essentiel pour atteindre son public : ici le style South Park!. « Comme en publicité, écrit Ignacio Ramonet, le gag est (…) relié à un contexte culturel familier!» et celui-ci d’ajouter que le pastiche est fréquent en publicité. Il « sollicite le souvenir et permet de prolonger le spot au delà de sa courte durée. » Le cas qui nous occupe n’échappe pas à la règle.

Écrit par Michael Moore et dirigé par Harold Moss, il présente un condensé extrême de l’histoire de la violence et de la peur aux Etats-Unis. Brief History of the United State of America est animé par une sympathique et cynique balle. C’est elle qui, à l’instar de Moore, commente un flot d’images et de sons au rythme croissant. Pédagogique, il s’adresse à son public comme un prof à ses élèves. L’image ne fait qu’illustrer le propos, avec bien sûr un décalage humoristique. La rapidité ne permet en rien la réflexion et l’ensemble se présente comme évident voire officiel.

(…) Il était une fois des pèlerins qui avaient peur d’être persécutés. Ils voguèrent vers le Nouveau Monde pour ne plus avoir peur. Mais à leur arrivée, ils furent salués par des sauvages et eurent peur. Alors ils les tuèrent tous. (…) Ils eurent ensuite peur les uns des autres ! Il brûlèrent les sorcières ! En 1775, ils tuèrent les Britanniques pour êtres libres. Mais ils n’étaient toujours pas tranquilles ! Alors le second amendement leur permit d’être armé. Ce qui mène à l’idée géniale de l’esclavage ! À l’époque, les Blancs avaient même peur de bosser. Alors, ils allèrent en Afrique kidnapper des noirs et les forcèrent à bosser pour rien. (…) Ainsi on devint le pays le plus riche du monde ! (…) [Les Blancs] eurent encore plus peur ! Parce qu’après 200 ans d’esclavage, il y avait des Noirs partout. (…) Les esclaves se rebellèrent et tuèrent leurs maîtres. (…) Samuel Colt tomba à pic en 1936 avec une arme qui tirait plusieurs coups sans être rechargée. (…) [Mais c’était] trop tard : Le Nord avait affranchi les esclaves. Ils étaient libres de tuer leurs maîtres. (…) Les esclaves ne se vengèrent pas. Ils voulaient la paix. Mais pas moyen de convaincre les blancs. Ils créèrent le Ku Klux Klan. En 1971, l’année ou le KKK devint une organisation terroriste illégale, un autre groupe fut fondé : la National Rifle Association. Le gouvernement passa une loi qui interdisait aux Noirs de posséder une arme ! Super année pour les Etats-Unis ! Le KKK et la NRA. Mais n’y voyez aucun lien, c’était un hasard. L’une prônait le port d’armes légal, et l’autre lynchait les Noirs. Ça dura jusqu’en 1955, quand une Noire viola la loi et s’assit à l’avant du bus. (…) Les noirs exigeaient des droits. (…) Les Blancs se sauvèrent dans les banlieues où tout était blanc, sûr et propre. Ils achetèrent 250 millions d’armes et posèrent des verrous, des alarmes et des grilles partout. Enfin, ils étaient rassurés dans leur petit nid douillet. Ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps. L’histoire, comme tout dessin animé, se termine inévitablement par un happy end.

Une publicité n’aurait pas mieux fait : c’est visuellement facile à lire. Il se destine aux enfants, cibles préférées, étonnante coïncidence, des publicitaires les plus avertis. Les personnages sont caricaturaux : lorsque l’on parle d’un Noir, on ne se trompe pas car il n’y en a qu’un, tout comme le Blanc d’ailleurs. Plusieurs Blancs, c’est à l’écran plusieurs fois le même blanc. On retrouve la même vision manichéenne que dans le film de Frank Capra Why we fight : Prelude to war (1943) : deux mondes, le Blanc et le Noir.

Faire valoir

C’est drôle, court et sympathique. On ne se méfie pas d’un dessin animé. Comme un enfant, ça ne peut pas faire de mal. Le manichéisme y est par nature présent. Une simple question valide l’animation : Or did they (Est-ce bien sûr ?) prononcée juste après l’animation. Un acquiescement n’aurait pas eu le même effet. Il aurait pu finir par ce qu’il veut démontrer, soit que les Américains ne se sentent pas en sécurité. —Ils ont peur : en effet.— Au contraire, l’animation indique qu’ils sont heureux, et le réalisateur de montrer l’inverse. —Ils sont heureux : faux, et je vous le prouve…— Moore met en doute un discours qu’il a lui-même produit afin de lui donner plus de force. Le spectateur va petit à petit être convaincu de la véracité de l’animation, qui prépare une démonstration bien plus large.

« On ne crée moins chez l’autre qu’on ne réveille ou libère. » La stratégie de Michael Moore va permettre à son public d’adhérer à des arguments qui sont déjà en lui, embryonnaires, morcelés ou refoulés. Le pack d’arguments, appelons-le ainsi, à été proposé à un moment léger et amusant : l’animation.

Le réalisateur va s’assurer que son public a bien noté que les Américains ont peur. Il présente une suite d’exemples : abeilles tueuses, lame de rasoir dans les pommes d’Halloween, etc. Maintenant que le sujet est lancé, Moore va s’astreindre à en donner les preuves, confirmer, renforcer, avec des documents d’appui. Notons que « les Américains sont très pragmatiques, terre-à-terre et prudents ». Ils veulent du concret : une foule d’extraits d’images télévisées vient montrer la peur, la rend palpable. Un commentaire accompagne les images. Elles sont suivies d’extraits de sujets télévisés accréditant le commentaire initial. Une musique agonisante participe de concert. Oui, les Américains ont peur.

Convaincu ? Si ce n’est pas le cas, la démonstration n’est pas finie ! L’exemple des « abeilles tueuses » revient. Moore a d’abord parlé de la peur, puis de la peur des Noirs. De même, il parle de la peur des abeilles, puis de la peur des abeilles africaines. À l’écran, l’intérieur d’une ruche avec le titre : « africanized » bees. Le mot africanisé est mis entre guillemets, de manière à mettre en doute sa légitimité. La peur des abeilles africanisées prend ici un sens métaphorique clair : les Américains ont peur de ces abeilles parce qu’ils ont peur des Noirs et c’est parce qu’ils ont peur d’eux qu’ils ont peur de ces abeilles.

Les techniques publicitaires sont largement utilisées. Comme pour une publicité, le montage est extrêmement élaboré. Le rythme est rapide. Rares sont les plans de plus de dix secondes : difficile de quitter l’écran du regard. Ces crépitements d’images fonctionnent comme des « simulations visuelles », a constaté Ignacio Ramonet. « Elles fixent le regard par leur rythme haletant et le clignotement de la lumière. » Moore capte le regard de son spectateur, il provoque un effet d’hypnose. « La vitesse de défilement des plans est telle qu’écarter les yeux du téléviseur, ne serait-ce qu’une demi-seconde, ferait rater au moins un plan.»

Tout n’est que répétition de ce qui a été dit dans l’interlude animé. « La répétition peut venir à bout de tout. Une goutte d’eau finira par traverser un rocher. Si vous frapper juste et sans discontinuer, le clou s’enfoncera dans la tête.» Sur un mode conatif, Moore nous parle personnellement : « Souvenez-vous… ». En fond sonore, des battements de cœur s’accélèrent sur un rythme lancinant. Le Or did they est un slogan vu et lu en même temps : il marque. Répétition, interpellation, rythme, slogan. Des techniques de marketing très présentes dans Bowling for Columbine.

Michael Moore inquiet, passant devant la caméra, interroge le professeur Barry Gassner, présenté comme l’auteur de The culture of fear. Dans un moment de répit visuel pour le spectateur, celui-ci tente d’expliquer les choix des médias et leur démonisation des Noirs. Tout d’abord, l’interview d’un professeur est un argument d’autorité évident. Ensuite, et comme si Barry Gassner ne suffisait pas à lui-même, il va être validé lui-même. Car à peine commence-t-il son interprétation, que des images viennent appuyer son propos, pour ensuite le relayer totalement. Il reviendra le temps d’une phrase. Aux dires de Régis Debray, « l’équation de l’ère du visuel [—la nôtre— est] : le Visible = le Réel = le Vrai.» L’image est la chose : Michael Moore prouve par l’image. Son commentaire n’est qu’une mise en contexte, l’image son argumentation.

Moore utilise abondamment ce procédé. Chaque phrase qu’il prononce trouve son image. On voit ce que l’on entend. Ou entend-t-on ce que l’on voit ? Ce n’est pas la même chose. L’un compose visuellement, le second accrédite. Moore tente d’accréditer une composition. L’image ne permet pas le recul, elle plonge dans l’action. Lorsque Moore parle, on ne peut être distant. Lorsqu’un contestataire parle, aucune image ne vient accréditer ce qu’il exprime, si ce n’est une image en totale opposition. Pour preuve, la scène finale avec Charlton Heston laisse celui-ci seul face à la caméra et son propos. Seule issue : partir.

Documentaire ?

La réduction du réel au point de vue de Michael Moore induit inévitablement une simplification. Elle atteint son paroxysme lors de la dernière séquence. Moore rencontre Charlton Heston, membre honorifique à vie de la National Rifle Association dont il a été le président. Ce dernier a été démonisé depuis le début du film, de la même manière que Saddam Hussein par le gouvernement américain. La comparaison peut faire sourire, le réalisateur utilise pourtant les ressorts de la guerre psychologique et de la propagande. « On ne peut pas haïr un groupe humain dans son ensemble », souligne Anne Moretti dans son ouvrage Principe élémentaire de propagande de guerre, « Il est donc plus efficace de concentrer cette haine de l’ennemi sur le leader adverse. L’ennemi aura ainsi un visage et ce visage sera évidemment odieux. » Moore condense : Heston est le méchant, la victime est une petite fille encadrée, et lui est la justice. Cette réduction finale manichéenne est efficace.

La réalité n’est malheureusement pas aussi simple. Elle est rarement lumineuse. Moore fait le lien entre les deux adolescents meurtriers du lycée de Columbine et la proximité d'une usine locale d'armes. Or on apprend plus tard que cette usine ne produit rien de plus mortel que des fusées servant à lancer des satellites de télécommunication. L’effet est évidemment moindre, la force de propos du film y perd également.

Michael Moore se questionne, cherche des réponses, en trouve. Il ne demande aucune réflexion de la part de son public. Il ne dit pas : « et vous, vous en pensez quoi ? » Le film montre. Après l’avoir vu, on peut l’oublier. Il y en aura d’autres. Moore le sait bien. C’est pourquoi Bowling for Columbine n’est qu’un élément d’une action bien plus vaste. Ce n’est pas un film qui destituera un président : le second manda de George W. Bush nous le démontre. Mais une prise de conscience, un mouvement populaire, peut modifier les choses. Ainsi ce film est une grande publicité. Son produit : son réalisateur. Ce n’est qu’avec le pouvoir de la rue qu’il modifiera la société. Il cherche donc à se l’approprier en augmentant son pouvoir symbolique.

En utilisant les codes publicitaires et télévisés, il dévalorise le genre documentaire. La télévision et la publicité cachent leur côté mercantile : en utilisant les codes visuels du cinéma ils gagnent en noblesse. Moore crée une argumentation vendue à coups de matraquage publicitaire, où le contenu ne fait que répéter ses promesses. Pourquoi s’inspire-t-il des techniques commerciales les plus éhontés ? N’a-t-il pas confiance en son public ? Mais a-t-il simplement le même public ?

Documentaire !

On rigole… Mais c’est sérieux. Michael Moore arrive à donner son point de vue en faisant rire. Sûr de lui, il tente de faire bouger les choses. Il passe plus de temps à se justifier qu’à éclaircir : d’où répétition, exagérations, preuves multiples, etc. Ce qui peut amener certains à le critiquer pour sa rhétorique simpliste et propagandiste. Les techniques de propagandes ne sont que des moyens. Seuls les buts sont nobles ou non. En les utilisant, ces outils aujourd’hui aux mains du système capitaliste est rendu au peuple. Là où la publicité emprisonne, lui libère.

Et pourtant, le spectateur n’est pas crédule. Sa rhétorique, comme toute rhétorique d’ailleurs, ne piège que ceux qui veulent l’ignorer. Par facilité.

La perte de crédibilité des médias audiovisuels est un élément clef permettant d’expliquer le succès de Moore, et plus encore sa démarche. Au Etats-Unis, l’audience des journaux télévisés des grandes chaînes est passée, en moyenne chaque soir, de 36,3 millions en 1994 à 26,3 millions en 2004. Ce qu’il raconte n’est pas nouveau. Il ne démontre rien de totalement caché. Tout comme pour Fahrenheit 9/11, les informations apportées par le film sont disponibles depuis longtemps. Mais elles sont occultées par les médias. Le rôle de médiateur idéalement tenus par les médias, le dit « quatrième pouvoir », est délaissé par ceux-ci. À la solde de grands conglomérats économiques, les médias perdent leur pouvoir critique. C’est de cette faiblesse que Moore tient sa principale force de contestation.

Ainsi il tente de retrouver cette force de contestation perdue. Il recrée un contre-pouvoir, se présente comme un médiateur entre le peuple et les nantis. Son film utilise donc tous les moyens nécessaires pour enthousiasmer les masses à le rejoindre, à contester avec lui. Le film ne se limite pas au carnage de Columbine, il va plus loin. De même Moore pousse à agir, à en parler en classe, à combattre les excès d’un système économique déficient, à aller voter. Il accompagne des victimes du drame à réclamer le retrait des balles dans les Wall-Mart. Il précise que c’est sur le souhait d’une victime qu’il agit, en le laissant s’exprimer seul. Après nous avoir tenu la main durant tout le film, il nous laisse contester. C’est seul qu’il va trouver le grand Méchant, dans un combat d’homme à homme. À nous d’en faire autant, à notre échelle.

La révolution des médias est en plein essor. Moore, avec Bowling for Columbine, prouve que l’on peut faire des films d’auteur attractifs ou la forme sert un contenu réfléchi, en phase avec son temps. À la vitesse de l’actualité irréfléchie, Moore répond par un film, un montage rythmique de débris de réalité. Une réflexion. Un documentaire militant.

Fiche technique

  • Titre français : Bowling for Columbine
  • Titre original : Bowling for Columbine
  • Langue : anglais?
  • Année du tournage : 2002?
  • Durée : 114 min
  • Réalisation : Michael Moore
  • Scénario : Michael Moore
  • Tournage : Brian Danitz, Michael McDonough
  • Montage : Kurt Engfehr
  • Musique Originale : Jeff Gibbs
  • Chef Documentaliste : Carl Dean
  • Monteur associé : T. Woody Richman
  • Animation : Harold Moss.
  • Son : Francisco Latorre et James Oemer
  • Caméramen : Brian Danitz et Michael McDonough
  • Directeur de Production : Tia Lessin
  • Coordination : Rheya Young
  • Producteur Délégué : Siobhan Oldham
  • Coproducteur et chef monteur : Kurt Engfehr
  • Producteur exécutif : Wolfram Tichy
  • Producteurs : Charles Bishop et Michael Donovan
  • Produit par Kathleen Glynn et Jim Czarnecki
  • Production: Salter Street Films, VIF 2 et Dog Eat Dog Films


Original: source Wikipédia

Reproduction possible des textes sans altération, ni usage commercial avec mention de l'origine. .88x31.png Credit auteur : Ann.Ledoux